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Henry Corbin : l’âme du Coran et le corps du Christ

Mort à la veille de la révolution iranienne, Henry Corbin était pourtant l’antidote au choc des civilisations. Premier traducteur français d’Heidegger, ce chevalier de l’esprit n’a jamais abandonné la quête ontologique de son maître ; il voyagea aux confins de l’Orient pour ramener le Graal. En partant à la recherche de « l’imam caché », Coran vivant et incarné chez les chiites, c’est le mystère du Christ qu’il pénétra.

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Martin Heidegger

Henry Corbin se voyait comme l’héritier d’Heidegger, son premier choc philosophique. Né catholique, converti protestant puis initié franc-maçon, c’est en terre d’islam qu’il retrouva le chemin de l’Être. Battant en brèche l’idée reçue selon laquelle la philosophie islamique se serait éteinte avec Averroès, sa somme En islam iranien démontre qu’elle atteignit son zénith en terre d’Iran. Sohrawardi, condamné à mort par Saladin, avait fait la synthèse entre chiisme, zoroastrisme et néoplatonisme, inaugurant des siècles de poésie mystique. Ces épopées d’antan racontaient la quête par l’homme de son ange : l’initié devait voyager en lui-même pour entrer dans la voie des métamorphoses ; devenir lui-même de la race des anges…

Cherchant le lien entre la poésie persane et la religion chiite, Corbin pose la question de la nature du Coran : pour les sunnites, il n’est qu’une table de la Loi ; pour les chiites, il est un esprit qui vit toujours à travers les Imams. Le Coran n’a-t-il pas été révélé par bribes, par éclairs, tout au long de la vie de son Prophète ? N’a-t-il pas été chanté, gravé dans le cœur avant d’être gravé dans le marbre ? Pour comprendre le « phénomène du Livre Saint », Corbin convoque toute la puissance de la philosophie, dans la tradition iranienne où Socrate et Platon étaient les égaux des prophètes.

L’envers du monde

Platon avait défendu la réalité du monde des idées, ou formes pures, comme matrice de la nature phénoménale. Henry Corbin, lui, défend l’existence d’un monde intermédiaire entre le ciel des idées et la réalité sensible : il le baptise Mundus Imaginalis, « là où les esprits deviennent des corps et où les corps deviennent des esprits ». Cet inter-monde est le royaume psychique où voyagent depuis toujours chamanes, oracles et prophètes ; là où, sans le savoir, le poète puise ses illuminations. Contemporain de Carl Gustav Jung, avec qui il correspondait, Corbin déclare non seulement que l’inconscient collectif existe, mais qu’il est possible de naviguer dans cet océan d’informations. C’est en phénoménologue qu’il aborde la question des apparitions : il s’efforce de comprendre quel est le lieu, « envers du monde », où descendent les révélations et où chantent les anges.

Ibn-Arabi
Ibn Arabi

En plongeant dans la cosmologie iranienne, il découvre que les idées platoniciennes s’incarnent dans l’imagination de l’homme. Si l’initié apprend à dialoguer avec ces archétypes, s’il les suit dans ses rêves, alors ils s’incarneront en lui pour le transformer. Les Noms de Dieu, dont le premier principe est toujours indicible, se dévoilent progressivement à qui les cherche, les désire et les aime. Conformément à la cosmologie néoplatonicienne, l’Être descend de l’Un au multiple : il se manifeste d’abord en idée pure, puis en archétype, puis en phénomène. Pour l’andalou Ibn Arabi, qui disait avoir reçu la visite du Prophète en personne, c’est toute la réalité qui est imagination. L’imagination de l’homme est la part du Créateur en lui ; elle fait de lui l’héritier de Dieu. Les soufis considèrent la vie comme un rêve, une grande illusion, dont il faut se réveiller en déchirant les apparences pour accéder à l’éveil.

La voie de l’amour

Pour les philosophes persans, les anges sont les idées de Platon (ou Noms de Dieu) incarnées dans l’espace mental de l’imaginal : ils viennent nous guider sur les sentiers de l’Être. L’homme est lui-même un ange déchu, qui aspire à remonter à la source de toutes les choses. Il veut retrouver l’unité perdue. Plus il recherche Dieu, nous dit Molla Sadra Shirazi, plus il se rend « présent » à d’autres sphères subtiles de l’Être, qui, en retour, se révèlent à lui. Car cette odyssée spirituelle est une rencontre amoureuse : « Ce que tu cherches te cherche aussi », souriait Rumi. Le monde extérieur se transforme, s’ouvre, en même temps que le monde intérieur se transforme et s’ouvre, comme une rose à l’aurore. Le « fidèle d’amour », de plus en plus habité par les idées et les anges, parle le « langage des oiseaux ». S’abreuvant à la source, il fait Un avec la danse de la nature et des étoiles. Dans une stupeur finale, il réalise que l’ange qu’il pourchassait était sa vraie nature ; l’Autre était lui, androgyne platonicien.

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Carl Gustav Jung

Un hadith prête à Dieu ces mots : « J’étais un trésor caché, j’ai voulu être connu ». Pour voir Dieu, explique Corbin, il faut s’élever jusqu’à lui dans les stations de l’âme : si bien qu’au bout du chemin, c’est le Saint qui contemple son propre visage dans le miroir – c’est le Saint le miroir. La face de l’ange est la face de Dieu qui se dévoile à l’homme, en même temps que la face de l’homme qui se dévoile à Dieu. Carl Gustav Jung avait compris que la quête de soi était la voie alchimique des anciens : la pierre philosophale, la vie éternelle, est l’Être découvert à l’intérieur de soi. Elle se sculpte tout au long de l’existence, comme on sculpte une cathédrale. C’est un corps de résurrection, dit Molla Sadra, ou corps archétypal du soi réunifié : du plomb devenu or. Comme nous le contaient les romans de chevaliers, l’homme est initié par l’amour d’une femme – un ange incarné ! –, à la rencontre de l’Autre et de lui-même. Il devra vaincre ses démons et se transfigurer pour accéder au Graal, à la connaissance de soi. Mais, avant de porter la coupe à ses lèvres, déjà ne sera-t-il plus le même ; son essence sera devenue autre…

L’imam caché

Pour les chiites, le Coran n’est pas un texte. Il est l’ange Gabriel qui chante par la voix du prophète qu’il habite. L’esprit du Coran continue de s’incarner dans les douze Imams succédant à Mahomet, détenteurs des secrets ésotériques. Le meurtre du premier Imam, Ali, par les sunnites, a provoqué le grand schisme à l’intérieur de l’islam. Le douzième Imam, lui, vivrait caché dans un autre espace-temps depuis mille ans. Le secret de sa puissance réside dans son « occultation » : jamais mort, car toujours vivant dans le royaume subtil de l’imaginal, les chiites attendent son retour, sa grande apparition. La légende raconte qu’il ne reviendra que quand le cœur des musulmans sera pur ; alors, le dernier Imam rétablira la justice sur la terre, remettra le monde « à l’endroit ». Comment comprendre la révolution iranienne sans comprendre le messianisme chiite ? L’ayatollah Khomeini n’est-il pas descendu du ciel, dans son aigle de fer, après ses années d’exil ? Ce sont les idées qui mènent le monde ; les idées sont vivantes, elles nous possèdent, et nous mourrons pour elles…

Henry Corbin a dédié sa vie à l’islam chiite. Pourtant, il serait resté chrétien ; il a emporté ce mystère dans la tombe. On sait combien il s’est intéressé au docétisme, courant qui concevait le Christ comme pur esprit. L’appellation « fils de l’Homme » rappelle en effet l’Anthropos céleste, archétype commun aux trois monothéismes. La résurrection de la Bible reste bien étrange : pourquoi Jésus n’a-t-il montré sa chair ressuscitée qu’à ses fidèles, avant de monter au ciel (des idées) ? Comment a-t-il pu apparaître dans une pièce fermée à clef, et pourquoi les pèlerins d’Emmaüs ne l’ont-ils pas reconnu ? De quelle matière était fait le « corps de gloire » qui sortit du tombeau ? En voyageant dans l’Iran éternel, a priori si lointain et si différent, Corbin a paradoxalement résolu la question du corps du Christ. Si Ali, premier Imam, se faisait appeler « second Jésus », c’est que Dieu peut s’incarner à nouveau… Le Christ peut revenir, tel l’imam caché du Coran, car l’ange s’incarne en chaque fidèle qui le cherche, en fait sa demeure et s’engage dans la voie de la transfiguration. On retrouve, alors, la trinité Dieu-esprit-homme sous un jour nouveau : nous ne sommes que poussière, mais nos corps sont des temples.

L’imaginal est donc, à l’inverse du divertissement occidental, une voie de transformation de soi. René Guénon pourfendra l’empire de la raison, qui a confisqué la possibilité même de communiquer avec ce qui meut l’univers. Nous avons perdu nos ailes ; nos rêves ne nous parlent plus la nuit. Le rituel catholique est trahi : le pain est redevenu du pain, le vin est redevenu du vin. Comment le Christ pourrait-il revenir, si son royaume a disparu de nos cartes ? Heidegger s’effrayait de la réduction du monde, par la raison, à un grand système technicien. « Seul un Dieu peut encore nous sauver », lançait-il aux abîmes. Son meilleur élève rendait à l’imagination sa couronne, dans l’espoir que fleurissent à nouveau les cathédrales, les pyramides ; que la cité des hommes soit le royaume des anges…

Averroès : l’accord de la religion et de la philosophie

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« Les trois philosophes » de Giorgione.

Le grand philosophe et juriste andalou Ibn Rushd, plus connu en Occident sous le nom d’Averroès, a exercé non seulement une influence magistrale sur la pensée musulmane mais aussi sur l’Occident dès l’époque de Saint-Thomas d’Aquin. Toute sa vie, Averroès a exposé sa méthodologie et sa conviction intime : philosophie, science et religion participent de la même Vérité et de la même Réalité, et de ce fait s’accordent parfaitement. Mizane.info inaugure la présentation annotée d’une série de textes issus de son ouvrage « L’accord de la philosophie et de la religion », extraits de la traduction de Léon Gauthier publiée à Alger en 1905.

Si l’œuvre de la philosophie n’est rien de plus que l’étude réfléchie de l’univers en tant qu’il fait connaître l’Artisan (je veux dire en tant qu’il est œuvre d’art, car l’univers ne fait connaître l’Artisan que par la connaissance de l’art qu’il révèle et plus la connaissance de l’art qu’il révèle est parfaite, plus est parfaite la connaissance de l’Artisan), et si la Loi religieuse invite et incite à s’instruire par la considération de l’univers, il est dès lors évident que l’étude désignée par ce nom de philosophie1 est, de par la Loi religieuse, ou bien obligatoire ou bien méritoire.

Que la Loi divine invite à une étude rationnelle et approfondie de l’univers, c’est ce qui apparaît clairement dans plus d’un verset du Livre de Dieu (le Béni, le Très-Haut).

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Lorsqu’il dit par exemple: « Tirez enseignement [de cela], ô vous qui êtes doués d’intelligence ! » (Coran 59, 2); c’est là une énonciation formelle montrant qu’il est obligatoire de faire usage du raisonnement rationnel, ou rationnel et religieux à la fois.

De même, lorsque le Très-Haut dit: « N’ont-ils pas réfléchi sur le royaume des cieux et de la terre et sur toutes les choses que Dieu a créées ? » (Coran 7, 184) ; c’est là une énonciation formelle exhortant à la réflexion sur l’univers.

Le syllogisme, une obligation coranique

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Le Très-Haut a enseigné que parmi ceux qu’Il a honorés du privilège de cette science fut Ibrahîm (le salut soit sur lui), car Il a dit : « C’est ainsi que nous fîmes voir à Ibrahim le royaume des cieux et de la terre (Coran 6, 75), etc.).

Le Très-Haut a dit aussi : « Ne voient-ils pas les chameaux, comment ils ont été créés, et le ciel, comment il a été élevé ! » (Coran 88, 17) (…) et de même dans des versets innombrables.

Puisqu’il est bien établi que la Loi divine fait une obligation d’appliquer à la considération de l’univers la raison et la réflexion, comme la réflexion consiste uniquement à tirer l’inconnu du connu, à l’en faire sortir, et que cela est le syllogisme, ou se fait par le syllogisme, c’est pour nous une obligation de nous appliquer à l’étude de l’univers par le syllogisme rationnel; et il est évident que cette sorte d’étude, à laquelle la Loi divine invite et incite, prend la forme la plus parfaite quand elle se fait par la forme la plus parfaite du syllogisme, qui s’appelle démonstration.

C’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous; car l’instrument, grâce auquel est valide la purification, rend valide la purification à laquelle il sert, sans qu’on ait à examiner si cet instrument appartient ou non à un de nos coreligionnaires : il suffit qu’il remplisse les conditions de validité. Averroès

Puisque la Loi divine incite à la connaissance, par la démonstration, du Dieu Très-Haut et des êtres qu’Il a créés, comme il est préférable ou même nécessaire, pour qui veut connaître par la démonstration Dieu (le Béni, le Très-Haut), et tous les autres êtres, de connaître préalablement les diverses espèces de démonstration et leurs conditions (…) et comme cela aussi n’est pas possible à moins de connaître préalablement celles des parties du syllogisme qui viennent les premières (je veux dire les prémisses) et leurs espèces; – il est obligatoire pour le croyant, de par la Loi divine, dont l’ordre de spéculer sur les êtres doit être obéi, de connaître, avant d’aborder la spéculation, les choses qui sont pour la spéculation comme les instruments pour le travail.

Le syllogisme n’est pas une innovation religieuse

De même que le jurisconsulte (faqih) infère, de l’ordre d’étudier les dispositions légales, l’obligation de connaître les diverses espèces de déductions juridiques, de savoir lesquelles sont des syllogismes concluants et lesquelles n’en sont pas, de même le métaphysicien doit inférer de l’ordre de spéculer sur les êtres l’obligation de connaître le syllogisme rationnel et ses espèces.

Et à plus juste titre: car si de cette parole du Très-Haut: « Tirez enseignement, ô vous qui êtes doués d’intelligence ! », le jurisconsulte infère l’obligation de connaître le syllogisme juridique, à plus forte raison le métaphysicien en inférera l’obligation de connaître le syllogisme rationnel.

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Université d’Al-Azhar, au Caire.

On ne peut objecter que cette sorte de spéculation sur le syllogisme rationnel soit une innovation (bid’aa) [ou hérésie], qu’elle n’existait pas aux premiers temps de l’Islam ; car la spéculation sur le syllogisme juridique et ses espèces, elle aussi, est une chose qui fut inaugurée postérieurement aux premiers temps de l’Islam, et on ne la considère pas comme une innovation [ou hérésie].

Nous devons avoir la même conviction touchant la spéculation sur le syllogisme rationnel.

Si quelqu’un avant nous s’est livré à de telles recherches, il est clair que c’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous; car l’instrument, grâce auquel est valide la purification, rend valide la purification à laquelle il sert, sans qu’on ait à examiner si cet instrument appartient ou non à un de nos coreligionnaires : il suffit qu’il remplisse les conditions de validité.

Un rapport décomplexé mais critique à la philosophie grecque

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Par ceux qui ne sont pas nos coreligionnaires, j’entends les Anciens qui ont spéculé sur ces questions avant l’islam.

Si donc il en est ainsi, et si tout ce qu’il faut savoir au sujet des syllogismes rationnels a été parfaitement étudié par les Anciens, il nous faut manier assidûment leurs livres, afin de voir ce qu’ils en ont dit.

Si tout y est exact, nous l’accepterons; s’il s’y trouve quelque chose d’inexact, nous le signalerons.

Quand nous aurons achevé ce genre d’étude, quand nous aurons acquis les instruments grâce auxquels nous pourrons étudier les êtres et montrer l’art qu’ils manifestent, (car celui qui ne connaît pas l’art ne connaît pas l’œuvre d’art, et celui qui ne connaît pas l’œuvre d’art ne connaît pas l’artisan), nous devrons entreprendre l’étude des êtres, dans l’ordre et de la façon que nous aura enseignés la théorie des syllogismes démonstratifs.

L’étude des livres des Anciens est obligatoire de par la Loi divine, puisque leur dessein dans leurs livres, leur but, est précisément le but que la Loi divine nous incite à atteindre ; et celui qui en interdit l’étude à quelqu’un qui y serait apte, c’est-à-dire à quelqu’un qui possède ces deux qualités réunies, en premier lieu la pénétration de l’esprit, en second lieu l’orthodoxie religieuse et une moralité supérieure, celui-là ferme aux gens la porte par laquelle la Loi divine les appelle à la connaissance de Dieu.

Il est clair, aussi, que nous n’atteindrons pleinement ce but, la connaissance des êtres, qu’en les étudiant successivement l’un après l’autre, et à condition que le chercheur suivant demande secours au précédent, comme cela a lieu dans les sciences mathématiques.

Supposons, par exemple, qu’à notre époque la connaissance de la géométrie fasse défaut, qu’il en soit de même de celle de l’astronomie, et qu’un homme veuille découvrir, à lui seul, les dimensions des corps célestes, leurs formes, et les distances des uns aux autres.

Certes, il ne pourrait pas connaître par exemple la grandeur du Soleil par rapport à la Terre, ni les dimensions des autres astres, fût-il le plus perspicace des hommes, sinon par une révélation ou quelque chose qui ressemble à la révélation.

Et si on lui disait que le Soleil est plus grand que la Terre environ cent cinquante ou cent soixante fois, il taxerait de folie celui qui lui tiendrait un tel propos ; et pourtant c’est une chose démontrée de telle manière en astronomie, que quiconque est versé dans cette science n’en doute point.

La seule vérité comme argument d’autorité

Mais la science qui admet le mieux, à ce point de vue, la comparaison avec les sciences mathématiques, c’est la science des principes du droit et le droit lui-même, dont la théorie ne peut être achevée qu’au bout d’un temps fort long.

Si un homme voulait aujourd’hui, à lui seul, découvrir tous les arguments qu’ont trouvés les théoriciens des différentes écoles juridiques, à propos des questions controversées qui ont été objet de discussion entre eux, dans la majeure partie des pays de l’Islam, en dehors du Maghreb, il serait digne de moquerie ; car cela est impossible, outre que ce serait recommencer une besogne déjà faite.

C’est là une chose évidente par elle-même, et vraie non seulement des sciences théoriques mais aussi des arts pratiques: car il n’y en a pas un qu’un homme puisse, à lui seul, créer de toutes pièces.

Que dire par conséquent de la science des sciences et de l’art des arts qui est la philosophie (hikma) !

S’il en est ainsi, c’est un devoir pour nous, au cas où nous trouverions chez nos prédécesseurs parmi les peuples d’autrefois, une théorie réfléchie de l’univers, conforme aux conditions qu’exige la démonstration, d’examiner ce qu’ils en ont dit, ce qu’ils ont affirmé dans leurs livres.

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« L’école d’Athènes » par Raphaël.

Ce qui sera conforme à la vérité, nous l’accepterons avec joie et avec reconnaissance; ce qui ne sera pas conforme à la vérité, nous le signalerons pour qu’on s’en garde, tout en les excusant2.

Donc, cela est évident maintenant, l’étude des livres des Anciens est obligatoire de par la Loi divine, puisque leur dessein dans leurs livres, leur but, est précisément le but que la Loi divine nous incite à atteindre ; et celui qui en interdit l’étude à quelqu’un qui y serait apte, c’est-à-dire à quelqu’un qui possède ces deux qualités réunies, en premier lieu la pénétration de l’esprit, en second lieu l’orthodoxie religieuse et une moralité supérieure3, celui-là ferme aux gens la porte par laquelle la Loi divine les appelle à la connaissance de Dieu, c’est-à-dire la porte de la spéculation qui conduit à la connaissance véritable de Dieu.

Les déviances sont accidentelles et non essentielles

C’est là le comble de l’égarement et de l’éloignement de Dieu le Très-Haut. De ce que quelqu’un erre dans ces spéculations, soit par faiblesse d’esprit, soit par vice de méthode, soit par impuissance de résister à ses passions, soit faute de trouver un maître qui dirige son intelligence dans ces études, soit par le concours de toutes ces causes d’erreur ou de plusieurs d’entre elles, il ne s’ensuit pas qu’il faille interdire ce genre d’études à celui qui y est apte.

Car cette sorte de mal, qui en résulte, en est une conséquence accidentelle et non essentielle; or, ce qui, par nature et essentiellement, est utile, on ne doit pas y renoncer à cause d’un inconvénient accidentel. (…)

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Averroès.

Oui, celui qui interdit l’étude des livres de philosophie (hikma) a quelqu’un qui y est apte, parce qu’on juge que certains hommes de rien sont tombés dans l’erreur pour les avoir étudiés, nous disons qu’il ressemble à celui qui interdirait à une personne altérée de boire de l’eau fraîche et bonne et la ferait mourir de soif, sous prétexte qu’il y a des gens qui se sont noyés dans l’eau; car la mort que l’eau produit par suffocation est un effet accidentel, tandis que la mort causée par la soif est un effet essentiel et nécessaire.

Le mal qui peut résulter accidentellement de cette science [ou art, la philosophie,] peut aussi résulter accidentellement de toutes les autres sciences [ou arts].

Combien de jurisconsultes (fouqa’as) ont trouvé dans la jurisprudence l’occasion de se débarrasser de bien des scrupules et de se plonger dans les biens de ce monde !

Nous trouvons même que la plupart des jurisconsultes [en usent] ainsi, et pourtant leur science [ou art], par essence, exige précisément la vertu pratique.

Par conséquent, la science qui exige la vertu pratique comporte à peu près les mêmes conséquences accidentelles que la science qui exige la vertu scientifique.

Puisque tout cela est établi, et puisque nous avons la conviction, nous, musulmans, que notre divine Loi religieuse est la vérité, et que c’est elle qui rend attentif et convie à ce bonheur, à savoir la connaissance de Dieu, Grand et Puissant, et de ses créatures, il faut que cela soit établi également pour tout musulman, par la méthode de persuasion qu’exige sa tournure d’esprit et son caractère.

Notes de la rédaction

1-Ibn Rushd (Averroès) emploie deux termes distincts : « falasifa » et « hikma ». Le premier a un sens spécifique. Il désigne la philosophie grecque et celle des philosophes hellénisants. Ce vocable intègre la connaissance au sens scientifique du terme (astronomie, arithmétique, géométrie, etc) à une époque où science et philosophie étaient indistincts.

Le seconde terme (hikma) désigne la sagesse, qui correspond à l’étymologie grecque du philosophe (ami de la sagesse) ainsi qu’à la mention coranique, et revêt de ce fait un sens plus large et non circonscrit à la seule discipline philosophique. Nous mentionnerons le second usage (hikma) pour les différencier.

2-En logique, le syllogisme est un raisonnement logique mettant en relations trois propositions : deux d’entre elles, appelées « prémisses », conduisent à une « conclusion ». Aristote a été le premier à le formaliser dans son Organon.  L’exemple de syllogisme le plus célèbre est : « Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme; donc Socrate est mortel ».

3-Si Averroès plaide pour la conjugaison et l’articulation de la religion et de la philosophie dans leur commune entreprise de vérité, ce plaidoyer n’est pas inconditionnel. Il exige la rigueur et la maîtrise du savoir propre à l’élite que constituent les savants, ainsi qu’une certaine éthique qu’ils doivent combiner à lui et qui en est comme le fruit le plus naturel.

Nous sommes loin ici d’un mariage démocratique et sans exigence entre religion et philosophie comme la modernité peut en offrir quelques exemples, Averroès servant souvent de prête-nom à une telle démarche.

4-On observe comment Averroès entretient un rapport libre mais critique avec les Anciens. C’est une différence notable avec la rupture cartésienne d’avec la scolastique perceptible dans le Discours de la méthode.

Chez Averroès, il s’agit d’un dépassement du double taqlid (imitation aveugle) envers la tradition religieuse ou la tradition philosophique et vers une réconciliation ou accord entre deux langages exprimant une même vérité ontologique et métaphysique.

On ajoutera, en outre, le tact et la bienveillance de cette approche averroïste, non sectaire car confiante d’elle-même, qui n’est pas sans rappeler ce que Taha Jabir al ‘Alwani nommait dans un de ses ouvrages « L’éthique de la divergence » (adab al ikhtilaf).

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Un parchemin ancien dévoile les apports de la médecine islamique du Moyen Âge à l’Irlande

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Dans l’Irlande verdoyante et hospitalière, où il fait bon vivre pour la plupart des 65 000 musulmans qui y ont élu domicile, la récente découverte d’un manuscrit médiéval datant du 15ème siècle, écrit en gaélique irlandais, a révélé au grand jour combien le prodigieux savoir médical du monde islamique avait influencé la terre du trèfle à trois feuilles.

En avance sur leur temps, les connaissances acquises par les médecins et autres biologistes musulmans du Moyen Age constituaient une mine précieuse d’enseignements dans laquelle puisaient les médecins européens et irlandais de l’époque, à la fois pour approfondir leurs propres recherches et enrichir les cours dispensés aux jeunes étudiants.

« Nous avons découvert que les médecins irlandais au cours des années 1400 exploitaient les connaissances médicales de médecins et de biologistes musulmans du monde islamique », a indiqué le professeur Pádraig Ó Macháin en conférence de presse. Cet éminent chercheur a mis en lumière, grâce à l’étude minutieuse d’un parchemin ancien traitant de la physiologie des mâchoires, du nez et du dos, la domination médico-scientifique indéniable, proche de la fascination, qu’exerçaient en Europe en général, et en Irlande en particulier, les savants musulmans de l’âge d’or de l’islam.

Ibn Khalaf al-Murādī, le Léonard de Vinci de l’islam

Ibn Khalaf al-Murādī, le Léonard de Vinci de l’islam dans histoire culture ibn-khalaf

Ibn Khalaf al-Murādī, le Léonard de Vinci de l’islam

 

Savant andalou et musulman ayant vécu dans l’Espagne divisée des Taïfas du 11ème siècle chrétien, Aḥmad Ibn Khalaf al-Murādī aura été l’un des plus remarquables inventeurs médiévaux. Sa vie et son parcours ne nous sont guère connus, mais sa seule oeuvre ayant traversé le temps, le Kitāb al-asrār fī natā’ij al-afkār (Le Livre des secrets résultant des pensées) aura été suffisante pour le faire entrer au panthéon des grands érudits. En fait recopié dans une autre oeuvre, celle d’Ibn Sid, un savant musulman ayant travaillé à la cour d’Alphonse X, l’ouvrage de l’Andalou contient 30 chapitres faisant la description de nombreux appareils et automates d’époque. Entre des maquettes de machine volantes, une bicyclette, et même, un scaphandre, l’on pouvait encore trouver des objets pour le moins improbables. Sa clepsydre aux gazelles, sorte d’horloge à eau ludique, mettait ainsi en scène de petits personnages évoluant dans un palais, le tout mis en mouvement par l’eau, du mercure et des poulies. Grâce à un similaire procédé hydraulique, il avait encore créé le premier calendrier automatique de l’histoire. Avec al-Zarqali, astronome le plus renommé de son temps, il réalisera encore la maquette d’un astrolabe voulu comme universel. Tout comme Léonard de Vinci plus tard, qui n’est pour beaucoup que son pendant latin, il s’intéressera à l’art de la guerre. Il avait ainsi imaginé une machine de guerre consistant en un bélier posé sur une plateforme s’élevant grâce à un jeu de poulies et de cordes afin d’abattre les fortifications ennemies. Sa date de naissance, et de décès, nous sont toutes deux inconnues.

L’arrivée dʿUmar ibn al-Khaṭṭāb à Jérusalem

Occupée par des Byzantins puis par des Perses, Jérusalem est conquise en 17 de l’hégire (638) par les musulmans, alors sous les ordres du deuxième calife de l’islam, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb. La ville est prise sans violence, les dignitaires chrétiens leur font un accueil plutôt favorable; on offre au calife les clés de la ville qui est même invité à faire ses prières dans l’Église de la Résurection. Mais c’est en fait Ilia que les musulmans ont conquis, sa voisine nouvellement édifiée par les Romains après la destruction de Jérusalem six siècles plus tôt. De cette dernière il ne restait que des ruines. Comme pour mieux humilier les juifs, les autorités avaient alors fait du Temple cher aux juifs un dépotoir dans lequel les eaux usées s’étaient écoulées depuis des siècles. Ilia est cependant très vite agrandie, pour finalement intégrer l’ancienne Jérusalem, qui renait ainsi de ses cendres. Jérusalem réhabilitée, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb y fait nettoyer le Mont et ériger la Mosquée al Aqsa ; les juifs sont grâce aux musulmans réautorisés à y entrer afin d’accomplir leurs rites. Certains juifs étaient allés jusqu’à voir en ʿUmar un véritable libérateur mettant fin au cycle des persécutions anti-juives ; pour d’autres, il était l’instigateur de la reconstruction du Temple de Salomon comme prédit dans leurs écrits.

Renaud K.

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Lorsque le Monde parlait Arabe (Complet) | Documentaire FR

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Le corps au regard de l’islam

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Le corps au regard de l’islam

 

 

Nombreux sont les clichés sur la place du corps en islam. Tantôt il est tout de volupté et l’on en jouit sans entraves, tantôt il est prisonnier d’un carcan qui le condamne à la morosité et à la frustration. Qu’en est-il ? Retour sur l’histoire de ce corps.

Il n’était ni d’une grandeur excessive ni d’une petitesse ramassée mais d’une taille moyenne. Ses cheveux n’étaient ni très crépus, ni droits, mais longs et ondulés. Son visage n’était pas trop gros ni ses joues trop gonflées. Sa peau était blanche, teintée de rose. Ses yeux étaient très noirs et ses cils longs. Ses membres et sa carrure étaient forts. Il avait de longs poils sur la poitrine mais courts sur les mains et les pieds. Quand il marchait, il hâtait le pas, comme s’il descendait une côte. Quand il se retournait, c’était de tout son corps. Il portait entre les épaules le sceau de la prophétie, lui qui était le Sceau des prophètes… ». Tel apparaît le Prophète Mohammed aux yeux de Ali, son gendre et cousin. Anas b. Mâlik, jeune serviteur du Messager d’Allah, en donne une image presque semblable. Du reste comme le rappelle l’islamologue Denis Gril, tous les recueils de hadiths comportent un chapitre consacré à la description physique du Prophète (sifat al-nabî), constituant ainsi une sorte de vulgate en la matière. Le Coran, en revanche, reste muet sur le sujet. Seul son cœur qui fut le réceptacle de la Révélation y est évoqué : « L’esprit fidèle l’a fait descendre sur ton cœur pour que tu sois de ceux qui avertissent » (Sourate des Poètes).

Le corps du Prophète
A lire les descriptions de ceux qui, dans la Tradition musulmane, affirment n’avoir « jamais vu, ni avant lui ni après, quelqu’un comme lui », on est frappé par le caractère d’exception de ce corps, défini par le juste milieu et l’absence de traits marqués à l’excès. Ils sont nombreux aussi à rapporter que le Prophète avait un souci particulier de son corps. L’un de ses compagnons, Jâbir b. Abdallâh, témoigne qu’il dégageait un parfum de musc, si bien qu’on pouvait suivre sa trace grâce aux effluves qu’il laissait sur son passage. Mieux : à en croire Aïcha, son épouse favorite, toutes ses sécrétions exhalaient cette senteur musquée. Denis Gril souligne que la relation du prophète Mohammed avec ses épouses a valorisé les soins du corps et l’union conjugale : « Dans ce domaine comme dans d’autres, le corps du Prophète apparaît comme hors du commun. Une tradition rapporte qu’il avait reçu la puissance sexuelle de quarante hommes et qu’il faisait le tour de ses femmes en une nuit ». Autant de qualités qui, comme il est dit dans le Coran, font de l’Envoyé de Dieu « l’exemple par excellence » pour les croyants, sur le plan moral et physique. Dès lors se dessine, pour le musulman, un idéal à atteindre et se met en place une forme d’imitation du Prophète. Imitation difficile à réaliser même si l’on peut s’en approcher, car le Prophète est au commun des mortels ce que la langue du Coran est à l’arabe profane, à savoir inimitable. Toujours est-il que « le modèle prophétique détermine les justes attitudes du bon musulman sunnite en toute occasion, et toute une étiquette inspirée de la Sunna a modelé depuis des siècles le rapport des musulmans au corps » ainsi que l’écrit Catherine Mayer-Jaouen.
En effet, théologiens et juristes (fouqahâ), à quelque école qu’ils appartiennent, vont s’employer à interpréter les hadiths et à définir à partir de là une « politique du corps » pour les actes religieux comme pour ceux de la vie quotidienne. Il en est résulté une abondante production théologico-juridique qui traite du corps et de ses usages. Cette production fixe avec minutie des normes concernant le pur et l’impur, le licite et l’illicite, tout particulièrement en ce qui touche à la sexualité. Certaines de ces normes sont demeurées intangibles : il n’est que de citer celles, éminemment corporelles, qui règlementent les ablutions (petites et grandes), la prière avec sa gestuelle très codée, la circumambulation du pèlerinage à La Mecque (tawâf), le jeûne de Ramadan ou encore la circoncision, laquelle est plus une tradition qu’un impératif religieux. D’autres normes seront plus ou moins suivies à la lettre mais elles se maintiendront en dépit de pratiques sociales diverses et variées. C’est le cas de celles qui s’appliquent au corps comme objet de désir et de plaisir. Sur ce point, l’exigence normative des juristes coexistera jusqu’au XIXème siècle avec une littérature- et dans l’islam indien et iranien, une peinture – exaltant le corps et les délices de la chair. Paradoxalement, ces deux types de production exclusifs l’un de l’autre se réclament d’une seule et même Loi.
Depuis l’émergence de l’islam politique dans le premier quart du XXème siècle, force est de constater qu’un discours pudibond qui prône la mise sous contrôle du corps s’est imposé. Faut-il en déduire pour autant, s’interroge Frédéric Lagrange, qu’il y aurait eu dans l’histoire de l’islam un « avant », où l’hédonisme aurait eu libre cours, et un « après », où joies du corps et pulsions naturelles seraient réprimées ? Pour reprendre le titre de son livre consacré à cette thématique, peut-on opposer de manière radicalement antinomique « islam d’interdits »et« islam de jouissance » ?

Le paradis ou l’éternelle jouissance
Au Moyen-âge, dans la légende noire sur la « révélation du Prophète » qui circulait à travers le monde chrétien, une des critiques les plus récurrentes tirait argument du paradis promis par l’islam, pour en faire une religion toute tournée vers la sensualité et dénuée de la moindre dimension spirituelle. Représentation caricaturale forgée par la chrétienté qui, se sentant menacée par le message de ce « faux prophète », s’attache, au moyen de textes virulents, à déconsidérer la nouvelle religion et à prévenir le risque de conversions. Cela étant, on trouve bel et bien en islam un paradis conçu comme lieu de délices où les élus sont récompensés. Le Coran est riche en versets évocateurs qui décrivent ces jardins où coulent des fleuves de lait, de vin, de miel, où les arbres ploient sous toutes sortes de fruits, où des vierges éternelles à la beauté sans pareille attendent les bienheureux, où des éphèbes circulent avec des coupes emplies d’un succulent breuvage… De nombreux hadiths abondent dans le même sens, sans parler des exégèses et des traités qui ont longuement glosé sur cet au-delà. Pour exemple, retenons le livre consacré à l’enfer et au paradis par le théologien très populaire Al-Souyoûti (XVème siècle), auteur d’un commentaire du Coran apprécié jusqu’à ce jour. Abdelwahab Bouhdiba le cite dans son ouvrage précurseur, La sexualité en Islam (1975). Il souligne que les descriptions hautes en couleur et sans équivoque qui sont données dans ce type d’écrits ont façonné durablement les représentations dans les sociétés musulmanes. Si le paradis selon Al-Souyoûti offre des plaisirs spirituels à ceux qui pourront les atteindre, les délices charnels qu’il se complait à décrire y sont accessibles au grand nombre.  Mais l’homme y a la part du lion comparé à la femme. Le bienheureux y dispose de soixante-dix alcôves contenant chacune soixante-dix lits. Là, l’attendent des houris « toutes amoureuses de leurs maris » et qui « des orteils aux genoux sont en safran, des genoux au sein en musc, des seins au cou en ambre, du cou à l’extrémité de la tête enfin en camphre… ». Chaque fois qu’il couche avec l’une d’elles, il la trouve vierge et sa puissance sexuelle en est démultipliée : « d’ailleurs, la verge de l’Elu ne se replie jamais. L’érection est éternelle. A chaque coït correspond un plaisir, une sensation délicieuse… ». Bref, le rêve… mais redescendons sur terre.

Une police du corps
En ce bas-monde, pour l’islam comme pour les deux autres monothéismes, l’œuvre de chair est licite, à condition qu’elle soit réalisée dans le cadre du mariage canonique. Chez les musulmans, dans celui du nikâh. Ainsi circonscrit, l’exercice de la sexualité est une obligation pieuse car sa finalité sacrée est la procréation, comme le veut cette injonction du Prophète : « Coïtez et procréez ! ». Impératif religieux certes, qui va cependant de pair avec l’obligation de satisfaire le conjoint. Autrement dit, le nikâh admet le plaisir comme complément naturel au commandement divin de reproduction, et sans doute comme préfiguration des délices du paradis. L’œuvre de chair étant un des bienfaits d’Allah, elle s’exerce non seulement sans culpabilité mais elle vous absout de vos péchés au regard de Dieu. Le Prophète ne disait-il pas : «  Quand un homme regarde son épouse et qu’elle le regarde, Dieu pose sur eux un regard de miséricorde. Quand l’époux prend la main de l’épouse et qu’elle la lui prend, leurs péchés s’en vont par l’interstice de leurs doigts… La volupté et le désir ont la beauté des montagnes… » ?
Il reste que les interprétations humaines de la Loi données par les fouqahâ auront prétention à contrôler les corps, à surveiller et punir les passions charnelles. Ils s’appuient sur le Coran, lequel condamne concupiscence et plaisirs sensuels illicites, en ce qu’ils détournent de Dieu. Ces juristes s’assigneront aussi la tâche de suppléer aux silences de la Loi divine sur tel ou tel point, par un luxe de détails relevant d’une étourdissante casuistique. Ainsi en est-il de la déontologie du regard qui a pour corollaire la notion de ‘aoura : « chaque œil est adultère », lit-on notamment chez Ibn Hanbal (mort en 855). On comprend alors que le regard (comme le port du vêtement) ait fait l’objet de tant de commentaires dont le plus fouillé est sans doute le Livre du regard (Kitâb al-nazar) d’Ibn Al-Qattân al-Fâssi, propagandiste sourcilleux de la morale rigoriste des Almohades mais réputé corrompu autant qu’ivrogne par ses détracteurs.
La ‘aoura d’une personne désigne les parties de son corps qu’elle ne peut pas donner à voir et qu’autrui ne peut pas regarder (à la seule exception du médecin en cas de nécessité). La localisation de la ‘aoura varie selon les écoles juridiques et diffère selon qu’il s’agit de la femme ou de l’homme, des jeunes filles et jeunes garçons et même de l’hermaphrodite dont le cas est évidemment plus complexe. Chez l’homme, elle recouvre la partie située entre le nombril et les genoux. Elle est plus extensible pour la femme. D’après certains, celle-ci ne peut laisser apparaître que son visage, ses mains et ses pieds. Pour d’autres c’est elle-même et son corps entier qui est ‘aoura, et source de séduction dont risque d’être victime l’homme qui la regarde. Voilà qui justifie du même coup la claustration de la femme dans l’espace privé et consacre la séparation des sexes dans les sociétés musulmanes. Le port du voile qui lui est prescrit n’étant qu’une extension à l’extérieur de sa claustration à l’intérieur. Dans ce contexte, la nudité totale est forcément proscrite, même quand on est seul. Pour la tradition, rappelle A. Bouhdiba, la solitude absolue n’existe pas dans un monde partagé avec les djinns et les anges : « N’entrez jamais dans l’eau sans drap car l’eau a des yeux ». De telles prescriptions normatives et une codification si minutieuse doivent être comprises pour ce qu’elles sont : l’élaboration d’un discours apologétique et défensif de la Loi de Dieu.

Libertinage et amours interdites
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres », écrivait Mallarmé. Ce vers résumerait-il ce qu’il en est de l’éthique du corps en islam telle que nous venons de l’évoquer ? Non. A côté de ce discours de la foi, l’islam, envisagé non plus comme religion mais comme civilisation, a engendré une culture du corps qui le valorise voire l’exalte. Que l’on songe au hammâm-ce haut lieu de la nudité, de la promiscuité physique, du soin du corps et même de l’érotisme – qui a résisté à toutes les censures. Que l’on songe aux Mille et Une Nuits bien sûr, mais aussi à la littérature du moujoûn, impudique et grivoise, écrite souvent par de vénérables théologiens et juristes. Ceux-ci, comme en témoigne Yâqout dans son Mou’jam al-Oudabâ (Dictionnaire des écrivains, XIIIème siècle), se retrouvaient lors de veillées durant lesquelles « chacun trempait sa barbe dans le breuvage interdit…on dansait alors non sans avoir préalablement ôté vêtements et pantalons…Le lendemain, ils retrouvaient leur puritanisme coutumier, leur dignité affichée…qui conviennent aux cadis ainsi que la pudeur qui sied aux grands cheikhs ». Cette littérature sacrifie sans complexe à Eros, souvent sur le mode du libertinage et de la transgression. Ainsi du Cheikh Al-Souyoûti, encore lui, dans son livre consacré au nikâh. Bouhdiba, qui en a traduit des extraits, fait remarquer qu’il parodie avec impertinence les prêches du vendredi à la mosquée, ajoutant au plaisir physique celui de contrevenir à la morale commune : « Louange à Dieu qui créa les femmes minces pour recevoir les assauts impétueux des hommes virils ! Louange à Dieu qui créa les verges droites et dures comme les lances pour guerroyer dans les vagins et guère ailleurs ! Louange à Celui qui fit que notre préférence doit toujours aller aux filles et jamais aux garçons ! Louange à Celui qui nous fit don du plaisir de mordiller et de sucer les lèvres, de poser poitrine contre poitrine, cuisse contre cuisse et de déposer nos bourses au seuil de la porte de la clémence ! Vous qui croyez, puisse Dieu être pour vous Clément, soyez attentifs, usez pleinement de tant de plaisirs si délicats ! ».
La préférence explicite du Cheikh pour les filles n’est pas exclusive chez tous : d’autres auteurs, bien que les réprouvant, accordent leur place aux « amours interdites ». Al-Tîfâchî (mort en 1253), y consacre une bonne partie de ses Délices des cœurs; Ibn Souleïman (XVIème), savant religieux et haut dignitaire de la Sublime Porte, dans son livre, Pour que le vieillard retrouve sa jeunesse, donne des remèdes qui exacerbent le saphisme, raconte des histoires crues de zoophilie, décrit des scènes de sodomie entre hommes en citant Abou Nouwas, lequel ne se cachait pas, loin de là, d’affectionner le miel des filles-garçonnes et surtout celui des éphèbes. Les auteurs de ces textes licencieux, tout comme les fouqahâ, condamnent l’homosexualité par fidélité à l’enseignement du Prophète. Cependant, ils ont manifesté un intérêt si particulier à la relation amoureuse et charnelle entre l’homme adulte et l’éphèbe, qu’on est en droit de se demander s’il n’y a pas là une reconnaissance de facto sinon de jure de la chose. Il n’en demeure pas moins que, jusqu’à aujourd’hui, de tous les interdits portant sur le corps, ceux qui concernent la femme -toujours assimilée à la lubricité et à l’impureté- sont les plus tenaces. Pourtant les sociétés musulmanes, qui n’échappent pas à la mixité, à la présence féminine dans l’espace public et à la diffusion d’images de la nudité venues d’ailleurs, connaissent de fait une forme de sécularisation du corps. Celle-ci bouleverse les repères traditionnels, créant un désarroi certain et du même coup un besoin de protection. La fréquence du port de la « tenue islamique » pour les femmes et les hommes n’en est-elle pas un symptôme parmi d’autres ? Et que dire de la demande pressante de fatwas adressées dans les médias et sur internet aux cheikhs et autres conseillers en sexo-théologie ?
Mais l’amour, même en islam, est « enfant de Bohême » et le corps, comme le cœur, a ses raisons que la raison ne connaît point.

Par Ruth Grosrichard

L’art n’a jamais été interdit dans le coran

l’art n’a jamais été interdit dans le coran ! ça, c’est une invention des textes apocryphes du 9è siècles !! ils confondent les idoles avec certains monuments artistiques, alors qu’ils vénèrent des stèles à mina, un obélisque à arafa, une pierre noire et un puits (zam-zam) à la mecque
(aucune de ces pratiques idolatres n’est mentionnée dans le coran, mais l’art, lui, est explicitement et clairement autorisé !!!!)

Saba 34.13. Ils fabriquaient pour Salomon ce qu’il voulait en fait de sanctuaires, de statues, de chaudrons pareils à des bassins, et de marmites bien ancrées. Travaillez, ô gens de David, et rendez grâce au Seigneur, car peu de Mes serviteurs sont reconnaissants.

34.13.يَعْمَلُونَ لَهُ مَا يَشَاءُ مِن مَّحَارِيبَ وَتَمَاثِيلَ وَجِفَانٍ كَالْجَوَابِ وَقُدُورٍ رَّاسِيَاتٍ اعْمَلُوا آلَ دَاوُودَ شُكْراً وَقَلِيلٌ مِّنْ عِبَادِيَ الشَّكُورُ

 

L'art n'a jamais été interdit dans le coran dans histoire culture 636640562

Les Palais Umayyades entre archéologie et historiographie islamique.

Il est communément admis que l’islam des Salafs(1) interdit les représentations artistiques (Images, Statuts, instruments de musique…etc).
Cependant l’archéologie démontre le contraire des idées largement admises et voici un échantillon de
quelques photos de vestiges des palais Umayyades.

Commençons d’abord par les statuts, un des gouverneurs Umayyades , laisse en héritage, la sculpture d’une statut à son effigie, d’après Antoine, Borrut dans son ouvrage majeur « Entre mémoire et pouvoir ».
L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72-193/692-809), édition Brill 201; cf. photos jointes(2).

On peut observer également des statuts et des peintures de femmes demi-nues ( Mulk-Yamin/ servantes ?)

Quant à la musique et ses instruments, les fresques ne laissent aucun doute à cette réalité dans les Palais Umayyades.

(1) Celui des trois premières génération dont époque Umayyade

(2) Pour vérifier les sources:

http://artislam.skyrock.com/48.html
http://www.discoverislamicart.org/database_item.php?id=object;ISL;sy;Mus01;2;en

Arkoun: Le monde arabe est une construction idéologique qui ne correspond à rien

« Le monde arabe est une construction idéologique qui ne correspond à rien. C’est une abstraction qui nie les réalités et les mémoires historiques ».

Le sourire de Larbi Ben M’hidi

La dignité se paye cher mais c’est notre seul patrimoine, à nous.

Le sourire de Larbi Ben M’hidi

Il y a aujourd’hui exactement 60 ans, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Mohamed-Larbi Ben M’hidi Allah yarhamou, chef du FLN à Alger était assassiné par des criminels de guerre de la république française, étranglé puis remis dans sa cellule pour faire croire à un suicide par pendaison. Après 10 jours de torture atroce, il ne révélera même pas son nom.

La dignité c’est ça ! Larbi Ben M’hidi sourit face à ses bourreaux peu après son arrestation, bourreaux dont il n’attend aucune clémence. Ils comptaient se servir de lui contre la lutte de son peuple mais ils n’obtiendront rien que son sourire. Assassiné mais invaincu.

Gloire au martyr !

Répondant à un journaliste américain qui lui demandait au cours d’une conférence de presse improvisée par les militaires, « Ne trouvez vous pas lâche d’utiliser des couteaux et des couffins bourrés d’explosifs pour commettre des attentats ? »
« Donnez nous vos chars et vos avions et nous vous donnerons nos couteaux et nos couffins!  » répondit notre frère.

Son assassinat de sang froid sera maquillé en suicide. Le commandant Aussaresse a été l’exécutant et a avoué son forfait dans un livre il y a 7 ans mais qui en a donné l’ordre ?
Guy Mollet, président du conseil et François Mitterrand, ministre de la justice, tous deux socialistes sont parmi les 1ers responsables.

Nous n’oublierons jamais les assassins et le sourire de Larbi Ben M’hidi.

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