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Le corps au regard de l’islam

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Le corps au regard de l’islam

 

 

Nombreux sont les clichés sur la place du corps en islam. Tantôt il est tout de volupté et l’on en jouit sans entraves, tantôt il est prisonnier d’un carcan qui le condamne à la morosité et à la frustration. Qu’en est-il ? Retour sur l’histoire de ce corps.

Il n’était ni d’une grandeur excessive ni d’une petitesse ramassée mais d’une taille moyenne. Ses cheveux n’étaient ni très crépus, ni droits, mais longs et ondulés. Son visage n’était pas trop gros ni ses joues trop gonflées. Sa peau était blanche, teintée de rose. Ses yeux étaient très noirs et ses cils longs. Ses membres et sa carrure étaient forts. Il avait de longs poils sur la poitrine mais courts sur les mains et les pieds. Quand il marchait, il hâtait le pas, comme s’il descendait une côte. Quand il se retournait, c’était de tout son corps. Il portait entre les épaules le sceau de la prophétie, lui qui était le Sceau des prophètes… ». Tel apparaît le Prophète Mohammed aux yeux de Ali, son gendre et cousin. Anas b. Mâlik, jeune serviteur du Messager d’Allah, en donne une image presque semblable. Du reste comme le rappelle l’islamologue Denis Gril, tous les recueils de hadiths comportent un chapitre consacré à la description physique du Prophète (sifat al-nabî), constituant ainsi une sorte de vulgate en la matière. Le Coran, en revanche, reste muet sur le sujet. Seul son cœur qui fut le réceptacle de la Révélation y est évoqué : « L’esprit fidèle l’a fait descendre sur ton cœur pour que tu sois de ceux qui avertissent » (Sourate des Poètes).

Le corps du Prophète
A lire les descriptions de ceux qui, dans la Tradition musulmane, affirment n’avoir « jamais vu, ni avant lui ni après, quelqu’un comme lui », on est frappé par le caractère d’exception de ce corps, défini par le juste milieu et l’absence de traits marqués à l’excès. Ils sont nombreux aussi à rapporter que le Prophète avait un souci particulier de son corps. L’un de ses compagnons, Jâbir b. Abdallâh, témoigne qu’il dégageait un parfum de musc, si bien qu’on pouvait suivre sa trace grâce aux effluves qu’il laissait sur son passage. Mieux : à en croire Aïcha, son épouse favorite, toutes ses sécrétions exhalaient cette senteur musquée. Denis Gril souligne que la relation du prophète Mohammed avec ses épouses a valorisé les soins du corps et l’union conjugale : « Dans ce domaine comme dans d’autres, le corps du Prophète apparaît comme hors du commun. Une tradition rapporte qu’il avait reçu la puissance sexuelle de quarante hommes et qu’il faisait le tour de ses femmes en une nuit ». Autant de qualités qui, comme il est dit dans le Coran, font de l’Envoyé de Dieu « l’exemple par excellence » pour les croyants, sur le plan moral et physique. Dès lors se dessine, pour le musulman, un idéal à atteindre et se met en place une forme d’imitation du Prophète. Imitation difficile à réaliser même si l’on peut s’en approcher, car le Prophète est au commun des mortels ce que la langue du Coran est à l’arabe profane, à savoir inimitable. Toujours est-il que « le modèle prophétique détermine les justes attitudes du bon musulman sunnite en toute occasion, et toute une étiquette inspirée de la Sunna a modelé depuis des siècles le rapport des musulmans au corps » ainsi que l’écrit Catherine Mayer-Jaouen.
En effet, théologiens et juristes (fouqahâ), à quelque école qu’ils appartiennent, vont s’employer à interpréter les hadiths et à définir à partir de là une « politique du corps » pour les actes religieux comme pour ceux de la vie quotidienne. Il en est résulté une abondante production théologico-juridique qui traite du corps et de ses usages. Cette production fixe avec minutie des normes concernant le pur et l’impur, le licite et l’illicite, tout particulièrement en ce qui touche à la sexualité. Certaines de ces normes sont demeurées intangibles : il n’est que de citer celles, éminemment corporelles, qui règlementent les ablutions (petites et grandes), la prière avec sa gestuelle très codée, la circumambulation du pèlerinage à La Mecque (tawâf), le jeûne de Ramadan ou encore la circoncision, laquelle est plus une tradition qu’un impératif religieux. D’autres normes seront plus ou moins suivies à la lettre mais elles se maintiendront en dépit de pratiques sociales diverses et variées. C’est le cas de celles qui s’appliquent au corps comme objet de désir et de plaisir. Sur ce point, l’exigence normative des juristes coexistera jusqu’au XIXème siècle avec une littérature- et dans l’islam indien et iranien, une peinture – exaltant le corps et les délices de la chair. Paradoxalement, ces deux types de production exclusifs l’un de l’autre se réclament d’une seule et même Loi.
Depuis l’émergence de l’islam politique dans le premier quart du XXème siècle, force est de constater qu’un discours pudibond qui prône la mise sous contrôle du corps s’est imposé. Faut-il en déduire pour autant, s’interroge Frédéric Lagrange, qu’il y aurait eu dans l’histoire de l’islam un « avant », où l’hédonisme aurait eu libre cours, et un « après », où joies du corps et pulsions naturelles seraient réprimées ? Pour reprendre le titre de son livre consacré à cette thématique, peut-on opposer de manière radicalement antinomique « islam d’interdits »et« islam de jouissance » ?

Le paradis ou l’éternelle jouissance
Au Moyen-âge, dans la légende noire sur la « révélation du Prophète » qui circulait à travers le monde chrétien, une des critiques les plus récurrentes tirait argument du paradis promis par l’islam, pour en faire une religion toute tournée vers la sensualité et dénuée de la moindre dimension spirituelle. Représentation caricaturale forgée par la chrétienté qui, se sentant menacée par le message de ce « faux prophète », s’attache, au moyen de textes virulents, à déconsidérer la nouvelle religion et à prévenir le risque de conversions. Cela étant, on trouve bel et bien en islam un paradis conçu comme lieu de délices où les élus sont récompensés. Le Coran est riche en versets évocateurs qui décrivent ces jardins où coulent des fleuves de lait, de vin, de miel, où les arbres ploient sous toutes sortes de fruits, où des vierges éternelles à la beauté sans pareille attendent les bienheureux, où des éphèbes circulent avec des coupes emplies d’un succulent breuvage… De nombreux hadiths abondent dans le même sens, sans parler des exégèses et des traités qui ont longuement glosé sur cet au-delà. Pour exemple, retenons le livre consacré à l’enfer et au paradis par le théologien très populaire Al-Souyoûti (XVème siècle), auteur d’un commentaire du Coran apprécié jusqu’à ce jour. Abdelwahab Bouhdiba le cite dans son ouvrage précurseur, La sexualité en Islam (1975). Il souligne que les descriptions hautes en couleur et sans équivoque qui sont données dans ce type d’écrits ont façonné durablement les représentations dans les sociétés musulmanes. Si le paradis selon Al-Souyoûti offre des plaisirs spirituels à ceux qui pourront les atteindre, les délices charnels qu’il se complait à décrire y sont accessibles au grand nombre.  Mais l’homme y a la part du lion comparé à la femme. Le bienheureux y dispose de soixante-dix alcôves contenant chacune soixante-dix lits. Là, l’attendent des houris « toutes amoureuses de leurs maris » et qui « des orteils aux genoux sont en safran, des genoux au sein en musc, des seins au cou en ambre, du cou à l’extrémité de la tête enfin en camphre… ». Chaque fois qu’il couche avec l’une d’elles, il la trouve vierge et sa puissance sexuelle en est démultipliée : « d’ailleurs, la verge de l’Elu ne se replie jamais. L’érection est éternelle. A chaque coït correspond un plaisir, une sensation délicieuse… ». Bref, le rêve… mais redescendons sur terre.

Une police du corps
En ce bas-monde, pour l’islam comme pour les deux autres monothéismes, l’œuvre de chair est licite, à condition qu’elle soit réalisée dans le cadre du mariage canonique. Chez les musulmans, dans celui du nikâh. Ainsi circonscrit, l’exercice de la sexualité est une obligation pieuse car sa finalité sacrée est la procréation, comme le veut cette injonction du Prophète : « Coïtez et procréez ! ». Impératif religieux certes, qui va cependant de pair avec l’obligation de satisfaire le conjoint. Autrement dit, le nikâh admet le plaisir comme complément naturel au commandement divin de reproduction, et sans doute comme préfiguration des délices du paradis. L’œuvre de chair étant un des bienfaits d’Allah, elle s’exerce non seulement sans culpabilité mais elle vous absout de vos péchés au regard de Dieu. Le Prophète ne disait-il pas : «  Quand un homme regarde son épouse et qu’elle le regarde, Dieu pose sur eux un regard de miséricorde. Quand l’époux prend la main de l’épouse et qu’elle la lui prend, leurs péchés s’en vont par l’interstice de leurs doigts… La volupté et le désir ont la beauté des montagnes… » ?
Il reste que les interprétations humaines de la Loi données par les fouqahâ auront prétention à contrôler les corps, à surveiller et punir les passions charnelles. Ils s’appuient sur le Coran, lequel condamne concupiscence et plaisirs sensuels illicites, en ce qu’ils détournent de Dieu. Ces juristes s’assigneront aussi la tâche de suppléer aux silences de la Loi divine sur tel ou tel point, par un luxe de détails relevant d’une étourdissante casuistique. Ainsi en est-il de la déontologie du regard qui a pour corollaire la notion de ‘aoura : « chaque œil est adultère », lit-on notamment chez Ibn Hanbal (mort en 855). On comprend alors que le regard (comme le port du vêtement) ait fait l’objet de tant de commentaires dont le plus fouillé est sans doute le Livre du regard (Kitâb al-nazar) d’Ibn Al-Qattân al-Fâssi, propagandiste sourcilleux de la morale rigoriste des Almohades mais réputé corrompu autant qu’ivrogne par ses détracteurs.
La ‘aoura d’une personne désigne les parties de son corps qu’elle ne peut pas donner à voir et qu’autrui ne peut pas regarder (à la seule exception du médecin en cas de nécessité). La localisation de la ‘aoura varie selon les écoles juridiques et diffère selon qu’il s’agit de la femme ou de l’homme, des jeunes filles et jeunes garçons et même de l’hermaphrodite dont le cas est évidemment plus complexe. Chez l’homme, elle recouvre la partie située entre le nombril et les genoux. Elle est plus extensible pour la femme. D’après certains, celle-ci ne peut laisser apparaître que son visage, ses mains et ses pieds. Pour d’autres c’est elle-même et son corps entier qui est ‘aoura, et source de séduction dont risque d’être victime l’homme qui la regarde. Voilà qui justifie du même coup la claustration de la femme dans l’espace privé et consacre la séparation des sexes dans les sociétés musulmanes. Le port du voile qui lui est prescrit n’étant qu’une extension à l’extérieur de sa claustration à l’intérieur. Dans ce contexte, la nudité totale est forcément proscrite, même quand on est seul. Pour la tradition, rappelle A. Bouhdiba, la solitude absolue n’existe pas dans un monde partagé avec les djinns et les anges : « N’entrez jamais dans l’eau sans drap car l’eau a des yeux ». De telles prescriptions normatives et une codification si minutieuse doivent être comprises pour ce qu’elles sont : l’élaboration d’un discours apologétique et défensif de la Loi de Dieu.

Libertinage et amours interdites
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres », écrivait Mallarmé. Ce vers résumerait-il ce qu’il en est de l’éthique du corps en islam telle que nous venons de l’évoquer ? Non. A côté de ce discours de la foi, l’islam, envisagé non plus comme religion mais comme civilisation, a engendré une culture du corps qui le valorise voire l’exalte. Que l’on songe au hammâm-ce haut lieu de la nudité, de la promiscuité physique, du soin du corps et même de l’érotisme – qui a résisté à toutes les censures. Que l’on songe aux Mille et Une Nuits bien sûr, mais aussi à la littérature du moujoûn, impudique et grivoise, écrite souvent par de vénérables théologiens et juristes. Ceux-ci, comme en témoigne Yâqout dans son Mou’jam al-Oudabâ (Dictionnaire des écrivains, XIIIème siècle), se retrouvaient lors de veillées durant lesquelles « chacun trempait sa barbe dans le breuvage interdit…on dansait alors non sans avoir préalablement ôté vêtements et pantalons…Le lendemain, ils retrouvaient leur puritanisme coutumier, leur dignité affichée…qui conviennent aux cadis ainsi que la pudeur qui sied aux grands cheikhs ». Cette littérature sacrifie sans complexe à Eros, souvent sur le mode du libertinage et de la transgression. Ainsi du Cheikh Al-Souyoûti, encore lui, dans son livre consacré au nikâh. Bouhdiba, qui en a traduit des extraits, fait remarquer qu’il parodie avec impertinence les prêches du vendredi à la mosquée, ajoutant au plaisir physique celui de contrevenir à la morale commune : « Louange à Dieu qui créa les femmes minces pour recevoir les assauts impétueux des hommes virils ! Louange à Dieu qui créa les verges droites et dures comme les lances pour guerroyer dans les vagins et guère ailleurs ! Louange à Celui qui fit que notre préférence doit toujours aller aux filles et jamais aux garçons ! Louange à Celui qui nous fit don du plaisir de mordiller et de sucer les lèvres, de poser poitrine contre poitrine, cuisse contre cuisse et de déposer nos bourses au seuil de la porte de la clémence ! Vous qui croyez, puisse Dieu être pour vous Clément, soyez attentifs, usez pleinement de tant de plaisirs si délicats ! ».
La préférence explicite du Cheikh pour les filles n’est pas exclusive chez tous : d’autres auteurs, bien que les réprouvant, accordent leur place aux « amours interdites ». Al-Tîfâchî (mort en 1253), y consacre une bonne partie de ses Délices des cœurs; Ibn Souleïman (XVIème), savant religieux et haut dignitaire de la Sublime Porte, dans son livre, Pour que le vieillard retrouve sa jeunesse, donne des remèdes qui exacerbent le saphisme, raconte des histoires crues de zoophilie, décrit des scènes de sodomie entre hommes en citant Abou Nouwas, lequel ne se cachait pas, loin de là, d’affectionner le miel des filles-garçonnes et surtout celui des éphèbes. Les auteurs de ces textes licencieux, tout comme les fouqahâ, condamnent l’homosexualité par fidélité à l’enseignement du Prophète. Cependant, ils ont manifesté un intérêt si particulier à la relation amoureuse et charnelle entre l’homme adulte et l’éphèbe, qu’on est en droit de se demander s’il n’y a pas là une reconnaissance de facto sinon de jure de la chose. Il n’en demeure pas moins que, jusqu’à aujourd’hui, de tous les interdits portant sur le corps, ceux qui concernent la femme -toujours assimilée à la lubricité et à l’impureté- sont les plus tenaces. Pourtant les sociétés musulmanes, qui n’échappent pas à la mixité, à la présence féminine dans l’espace public et à la diffusion d’images de la nudité venues d’ailleurs, connaissent de fait une forme de sécularisation du corps. Celle-ci bouleverse les repères traditionnels, créant un désarroi certain et du même coup un besoin de protection. La fréquence du port de la « tenue islamique » pour les femmes et les hommes n’en est-elle pas un symptôme parmi d’autres ? Et que dire de la demande pressante de fatwas adressées dans les médias et sur internet aux cheikhs et autres conseillers en sexo-théologie ?
Mais l’amour, même en islam, est « enfant de Bohême » et le corps, comme le cœur, a ses raisons que la raison ne connaît point.

Par Ruth Grosrichard

J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newto

« J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton »

23.07.2016 par Fabien Hünenberger

Spécialiste du texte coranique, Muhammad Shahrour est de passage en Suisse à l’invitation de l’Appel spirituel de Genève. Ingénieur de formation, ce Syrien de 78 ans défend une vision de l’islam en rupture avec l’interprétation classique. Ses livres suscitent un large intérêt dans le monde musulman en dépit d’une interdiction de diffusion en Arabie saoudite et des controverses avec les autorités de l’université égyptienne d’Al-Azar.

On vous a parfois qualifié de “Martin Luther de l’islam” en raison de votre insistance à considérer le Coran comme la seule source religieuse de l’islam. Vous assumez?

Je suis un ingénieur civil, pas un théologien. Je suis parti du constat que nous avions un gros problème dans notre conscience sociale, dans notre croyance et dans notre rapport au monde moderne.

Or, dans l’islam, la religion est la fondation de notre culture. C’est pourquoi j’ai été à la source de l’islam et je l’ai étudié pour savoir où l’on avait fait fausse route. Car nous vivons avec un islam qui a été interprété au IXe et Xe siècle. On n’a pas tenu compte du développement, du mouvement, de la prospérité depuis lors. Les musulmans vivent aujourd’hui une sorte de schizophrénie, coincés entre la loi civile et loi de la religion. C’est un problème pour les musulmans en Europe.

Vous avez centré votre étude sur le texte du Coran, notamment sur son lexique. Qu’avez-vous découvert ?

J’ai effectivement réalisé un nouveau dictionnaire du Coran, de 1’600 pages, où je reviens sur les termes qu’il utilise: messager, prophétie, martyrs. Certains mots ne sont utilisés que dans le Coran. J’ai observé que le Coran achève la loi divine et donne le départ à la législation humaine.

 

 

 

 

Spécialiste du texte coranique, Muhammad Shahrour  défend une vision de l’islam en rupture avec l’interprétation classique. (photo Fabien Hünenberger)

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Spécialiste du texte coranique, Muhammad Shahrour défend une vision de l’islam en rupture avec l’interprétation classique. (photo Fabien Hünenberger)

 

 

 

Vous avez notamment insisté sur la distinction entre des mots souvent considérés dans la tradition, comme des synonymes. Et vous en tirez des conclusions surprenantes…

La grande faute de nos savants est par exemple d’avoir confondu “iman” avec “islam”. D’avoir dit que les piliers de l’”islam” sont: un Dieu unique avec Mohammed pour prophète, la prière, le jeûne du ramadan, le pèlerinage et la charité. Or ce sont là les piliers de l’”iman” ! Ces rituels me définissent comme disciple de Mohammed. En suivant par exemple le jeûne du ramadan, je suis “mahométan”.

Mais je n’ai pas besoin d’être “mahométan” pour être bon avec mes parents. Je pourrais être bouddhiste ou hindou. Etre bon avec ses parents, c’est l’islam. Dans le Coran, on appelle “mumminin” ceux qui suivent Mohammed et ceux qui suivent Dieu sont appelés “musulmans”. C’est pour cela qu’il y a des musulmans juifs, des musulmans chrétiens, des musulmans bouddhistes. Chaque être humain peut être musulman. S’il ajoute Moïse, il est juif. S’il ajoute Jésus-Christ, il est chrétien. S’il ajoute Mohammed, il est “mahométan”. Il y a donc deux niveaux de croyances distincts: le premier en Dieu et le second en Mohammed.

Vous soulignez aussi qu’on interprète trop largement le Coran comme une loi religieuse

Ce qui est très dommageable est l’accent mis sur les rites. On n’a pas assez mis l’accent sur l’éthique et la morale. Vous voyez des musulmans qui jeunent et vont à la mosquée, mais qui trompent. Dans notre culture, il y a plus de culpabilité à rompre le jeune qu’à tromper! C’est ainsi que nous avons été élevés.

Dieu nous a donné seulement quatorze péchés, mais on en trouve plus de deux cents dans la littérature. Danser est un péché, écouter de la musique est un péché, penser est un péché, écrire est un péché, peindre est un péché,…

Et que faites-vous des hadits, ces collections de faits et gestes du Prophète et de ses compagnons, qui façonnent largement l’islam aujourd’hui ?

J’ai découvert récemment que les hadiths viennent des chrétiens. Quand l’empire islamique a été établi, son centre était à Bagdad et Damas. Mais les Arabes qui régnaient n’avaient pas d’histoire. Leur seule histoire était celle du prophète.

Dans le Coran, le prophète ne fait pas de miracles. Mais quand les musulmans ont été confrontés à d’autres, à des chrétiens et à des juifs, qui ont demandé “où sont les miracles de votre prophète?”, ils ont créé des miracles. Pour chaque miracle du Christ, ils ont créé un miracle de Mohammed. Et pour chaque miracle de Moïse, ils ont créé un miracle de Mohammed.

Donc ces hadits n’ont pas de valeur ?

Ils n’ont qu’une valeur historique mais pas de valeur religieuse. C’est l’effet de la chrétienté. Toute la conscience sociale des anciennes civilisations a été placée dans ces hadiths.

Vous risquez de choquer de nombreux musulmans par vos propos !

Il y a eu une véritable industrie du hadith. Une industrie florissante à cette époque même si, disent-ils, ils n’en ont retenu que six mille sur un million. Imaginez-vous! Je dois rappeler que Mohammed a rempli deux missions distinctes. Il a d’abord été prophète en transmettant le Coran. Il ne l’a pas expliqué, pas interprété, mais simplement transmis.

Et puis il a aussi créé une loi civile, une loi humaine. En résumé, une fois que la révélation est donnée, l’intervention de Dieu est terminée. Commence la vie humaine avec sa législation. Beaucoup de savants ont fait de la loi de Mohammed une religion. Alors qu’elle n’est pas une religion.

Et que faites-vous des siècles d’effort d’interprétation du Coran ?

Je suis un ingénieur en sciences. J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton. Eux font de la poésie. Ils le lisent comme du Shakespeare. J’ai tout découvert en éliminant les synonymes qu’ils avaient créés artificiellement.

Dans votre cadre d’interprétation, quel sens donnez-vous aux versets du Coran qui appellent à la violence ?

Toutes les violences sont déjà présentes dans la loi de Moïse. A l’époque, c’était une bonne loi, considérant qu’elle s’appliquait à des gens d’il y a 3’500 ans. Elle prévoyait dix-huit cas menant à la peine de mort, ce qui est mieux que le code d’Hammourabi, plus ancien, qui en prévoyait trente-deux. Dans le Coran, il n’y en a plus qu’un. Le Coran donne essentiellement des limites entre lesquelles évolue la législation humaine.

Mais il existe pourtant des injonctions au meurtre dans le Coran, comme dans la sourate 9…

Il y a deux types de textes dans Coran: les récits et les lois universelles. La sourate 9 raconte une histoire, elle ne constitue pas une législation. On ne peut pas tirer une loi d’une histoire. Mohammed a tué des juifs quand ils étaient contre lui. Or savez-vous qu’a fait le prophète ? Il a cherché dans la loi de Moïse ce qu’il fallait faire en ce cas. Mais encore une fois, la sourate 9, ce sont des événements. Le Mohammed narrateur et le Mohammed prophète sont deux choses différentes.

Quel regard jetez-vous sur les salafistes, ces musulmans nostalgiques du temps de Mohammed et ses compagnons ?

Ils rêvent! Mohammed a transmis une information; il n’était pas un fondé de pouvoir. La sacralisation du prophète, de ses compagnons, des premiers califes est un problème. Nous ne vivons pas avec Omar, Ali, Osman. Personne n’a de légitimité divine à régner. Personne n’est au-dessus de la loi. Mohammed a simplement tenté, à son époque, de créer une société civile qui gère la pluralité.

On sait qu’il a existé différentes versions du Coran et on en a retrouvé divers fragments ces dernières années. Comment réagiriez-vous si on trouvait une nouvelle version du Coran ?

J’utilise celui que j’ai. Donnez-moi les autres et je les étudierai! (cath.ch/fh)

* Le Livre et le Coran : une lecture contemporaine, 1990.

Un coraniste ?

Série des différences dans les livres du Coran ( الاختلافات في مصاحف القرآن

 

 

Série des différences dans les livres du Coran ( الاختلافات في مصاحف القرآن)
Cette vidéo montre les différences qui existent et qui ont existé dans les livres du coran. Elle montre qu’il n’y a jamais eu de livre unique qui correspondrait à une version céleste dans une tablette gardée comme on aime le croire.

في هذا الفيديو سوف نتوقف عند الاختلافات التي توجد و التي كانت متواجدة في مصاحف القرآن و تبيان أنه لم يكن هناك أبدا مصحف ينفرد بكونه يوافق نص سماوي في لوح محفوظ كما يستحب تداوله!

https://www.facebook.com/100011556012696/videos/477559152639281/

L’art n’a jamais été interdit dans le coran

l’art n’a jamais été interdit dans le coran ! ça, c’est une invention des textes apocryphes du 9è siècles !! ils confondent les idoles avec certains monuments artistiques, alors qu’ils vénèrent des stèles à mina, un obélisque à arafa, une pierre noire et un puits (zam-zam) à la mecque
(aucune de ces pratiques idolatres n’est mentionnée dans le coran, mais l’art, lui, est explicitement et clairement autorisé !!!!)

Saba 34.13. Ils fabriquaient pour Salomon ce qu’il voulait en fait de sanctuaires, de statues, de chaudrons pareils à des bassins, et de marmites bien ancrées. Travaillez, ô gens de David, et rendez grâce au Seigneur, car peu de Mes serviteurs sont reconnaissants.

34.13.يَعْمَلُونَ لَهُ مَا يَشَاءُ مِن مَّحَارِيبَ وَتَمَاثِيلَ وَجِفَانٍ كَالْجَوَابِ وَقُدُورٍ رَّاسِيَاتٍ اعْمَلُوا آلَ دَاوُودَ شُكْراً وَقَلِيلٌ مِّنْ عِبَادِيَ الشَّكُورُ

 

L'art n'a jamais été interdit dans le coran dans histoire culture 636640562

Les Palais Umayyades entre archéologie et historiographie islamique.

Il est communément admis que l’islam des Salafs(1) interdit les représentations artistiques (Images, Statuts, instruments de musique…etc).
Cependant l’archéologie démontre le contraire des idées largement admises et voici un échantillon de
quelques photos de vestiges des palais Umayyades.

Commençons d’abord par les statuts, un des gouverneurs Umayyades , laisse en héritage, la sculpture d’une statut à son effigie, d’après Antoine, Borrut dans son ouvrage majeur « Entre mémoire et pouvoir ».
L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72-193/692-809), édition Brill 201; cf. photos jointes(2).

On peut observer également des statuts et des peintures de femmes demi-nues ( Mulk-Yamin/ servantes ?)

Quant à la musique et ses instruments, les fresques ne laissent aucun doute à cette réalité dans les Palais Umayyades.

(1) Celui des trois premières génération dont époque Umayyade

(2) Pour vérifier les sources:

http://artislam.skyrock.com/48.html
http://www.discoverislamicart.org/database_item.php?id=object;ISL;sy;Mus01;2;en

Arkoun: Le monde arabe est une construction idéologique qui ne correspond à rien

« Le monde arabe est une construction idéologique qui ne correspond à rien. C’est une abstraction qui nie les réalités et les mémoires historiques ».

Le sourire de Larbi Ben M’hidi

La dignité se paye cher mais c’est notre seul patrimoine, à nous.

Le sourire de Larbi Ben M’hidi

Il y a aujourd’hui exactement 60 ans, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Mohamed-Larbi Ben M’hidi Allah yarhamou, chef du FLN à Alger était assassiné par des criminels de guerre de la république française, étranglé puis remis dans sa cellule pour faire croire à un suicide par pendaison. Après 10 jours de torture atroce, il ne révélera même pas son nom.

La dignité c’est ça ! Larbi Ben M’hidi sourit face à ses bourreaux peu après son arrestation, bourreaux dont il n’attend aucune clémence. Ils comptaient se servir de lui contre la lutte de son peuple mais ils n’obtiendront rien que son sourire. Assassiné mais invaincu.

Gloire au martyr !

Répondant à un journaliste américain qui lui demandait au cours d’une conférence de presse improvisée par les militaires, « Ne trouvez vous pas lâche d’utiliser des couteaux et des couffins bourrés d’explosifs pour commettre des attentats ? »
« Donnez nous vos chars et vos avions et nous vous donnerons nos couteaux et nos couffins!  » répondit notre frère.

Son assassinat de sang froid sera maquillé en suicide. Le commandant Aussaresse a été l’exécutant et a avoué son forfait dans un livre il y a 7 ans mais qui en a donné l’ordre ?
Guy Mollet, président du conseil et François Mitterrand, ministre de la justice, tous deux socialistes sont parmi les 1ers responsables.

Nous n’oublierons jamais les assassins et le sourire de Larbi Ben M’hidi.

L’image contient peut-être : 2 personnes, personnes debout

Différences dans le Coran avant et après le Calife Othman – الإختلافات قبل و بعد المصحف العثماني

Egalité des droits en Tunisie : De l’urgence de déconstruire les manipulations des oulémas

Le 13 août 2017, le Président tunisien Essebsi lançait un débat sur une réforme du droit de la famille visant à étendre le principe d’égalité aux femmes, en particulier en matière d’héritage et de mariage. Cette initiative a fait frémir d’horreur la frange conservatrice de la société tunisienne et l’onde de choc s’est propagée aux confins du monde musulman à tel point que « l’Union Internationale des Oulémas Musulmans », présidée par le téléprédicateur Yûsuf al-Qaradawî s’est fendue d’un communiqué de presse rappelant M. Essebsi à la raison (traduction française du Dr. O. Marongiu-Perria disponible ici). Les fondements de l’islam seraient en danger. Les ficelles grossières utilisées dans ce communiqué se révèlent typiques des manipulations quotidiennes des Ecritures commises par nombre d’oulémas et d’imâms pour maintenir une vision du monde médiévale et patriarcale qu’il est urgent de déconstruire en vue de rendre aux fidèles des marges de liberté confisquées par les développements historiques de l’islam.

 


La grande Mosquée de Kairouan (Tunisie). Elle est considérée comme la quatrième ville sainte en Islam après La Mecque, Médine et Qods. Elle abritait l'un des plus grands centres d'enseignement de la jurisprudence malékite au IX ème siècle.

La grande Mosquée de Kairouan (Tunisie). Elle est considérée comme la quatrième ville sainte en Islam après La Mecque, Médine et Qods. Elle abritait l’un des plus grands centres d’enseignement de la jurisprudence malékite au IX ème siècle.
Le 13 août 2017, le Président tunisien Essebsi lançait un débat sur une réforme du droit de la famille visant à étendre le principe d’égalité aux femmes, en particulier en matière d’héritage et de mariage. Cette initiative a fait frémir d’horreur la frange conservatrice de la société tunisienne et l’onde de choc s’est propagée aux confins du monde musulman à tel point que « l’Union Internationale des Oulémas Musulmans », présidée par le téléprédicateur Yûsuf al-Qaradawî s’est fendue d’un communiqué de presse rappelant M. Essebsi à la raison (traduction française du Dr. O. Marongiu-Perria disponible ici). Les fondements de l’islam seraient en danger. Les ficelles grossières utilisées dans ce communiqué se révèlent typiques des manipulations quotidiennes des Ecritures commises par nombre d’oulémas et d’imâms pour maintenir une vision du monde médiévale et patriarcale qu’il est urgent de déconstruire en vue de rendre aux fidèles des marges de liberté confisquées par les développements historiques de l’islam.

Généralisations abusives

Fondée en 2004 à l’initiative de quelques oulémas de renommée internationale, l’Union Internationale des Oulémas Musulmans n’hésite pas une seconde à s’exprimer au nom de la « colère de l’ensemble des musulmans [du monde] », voulant s’imposer comme interlocuteur légitime d’un débat au nom des musulmans, balayant leur extrême diversité d’une part, mais aussi invisibilisant toutes celles et ceux qui voient d’un œil favorable le type de réforme proposé par M. Essebsi d’autre part. Si d’aucuns veulent croire qu’ils ne constituent pas encore une majorité à l’échelle globale, ce que l’on peut concéder sans problème, ils ne sont plus cependant un pourcentage marginal que l’on peut continuer à écarter d’un revers de la main.

S’exprime là un topos du discours clérical islamique, à savoir une généralisation à outrance visant à délégitimer et culpabiliser toute pensée critique, toute contestation du magistère : « tous les musulmans », « l’ensemble des oulémas », « tous les Compagnons », « toutes les écoles juridiques sans la moindre exception »… Nombreuses sont les formules qui permettent à la cléricature islamique de maintenir à peu de frais sa position privilégiée de détentrice de la Vérité, quand il ne s’agit pas, purement et simplement, de masquer sa propre ignorance de la richesse de la tradition islamique classique foisonnante sur à peu près tous les sujets, des opinions les plus orthodoxes aux plus hétérodoxes, sachant que ces notions sont extrêmement labiles et que « l’orthodoxie d’une époque ne résulte que de la somme des hétérodoxies des époques précédentes » (Tareq Oubrou).

Ainsi, à titre d’illustration, un théologien comme Abû Ya’qûb al-Sijistânî, au 11ème siècle, considérait déjà comme une absurdité de croire que la race humaine aurait procédé du seul couple d’Adam et Eve en utilisant des arguments qui relèveraient aujourd’hui d’une part de la génétique et d’autre part de l’herméneutique, considérant que les Textes offrent une allégorie plutôt qu’un récit historique (H. Corbin, Trilogie ismaélienne, Lagrasse, Verdier, 1994, pp.94-6). Un millénaire plus tard, l’orthodoxie reste pourtant figée sur une conception créationniste et peu de musulman-e-s sont conscient-e-s que leur tradition a produit, bien avant Darwin, des réflexions intéressantes pour l’histoire des sciences en la matière.

Le Président tunisien Béji Caïd Essebsi

Le Président tunisien Béji Caïd Essebsi


L’enjeu du positionnement de l’Union Internationale est évidemment de rappeler les troupes à l’ordre tout en évitant de devoir se livrer à une démonstration détaillée de sa position qui risquerait de mettre à jour ses failles et ses faiblesses, comme nous allons l’exposer ci-dessous. Il est dès lors fondamental que le/a croyant-e musulman-e prenne conscience que le ressort essentiel du discours des oulémas, de l’imâm de la mosquée du coin à des « pointures » mondiales comme al-Qaradawî, repose sur l’argument d’autorité, en se dispensant la plupart du temps de tout effort d’argumentation. On invoque la tradition des savants, on cite un fragment de verset et une moitié de hadith, en n’hésitant pas, comme dans le cas d’espèce, à faire fi des circonstances de la révélation (asbâb al-nuzûl) , ou à taire les véritables questions théologiques pourtant posées par le contexte contemporain au sein duquel évoluent les musulman-e-s.

Dans les controverses, nombreux sont ceux qui se contentent souvent de ridiculiser d’une phrase l’adversaire, ses idées, voire sa personne, sans pour autant engager un dialogue de fond sur les arguments exposés. Le résultat est là : le/a croyant-e lambda, absorbé-e par le rythme de la vie quotidienne, n’a guère le temps de démonter les discours qui lui sont servis, à mettre en exergue les avis minoritaires, nombreux sur toute question, qui contredisent les généralités proposées et qui présentent une profondeur de vue qui, si elle n’a pas fait mouche du temps de son auteur-e, peut se révéler extrêmement utile pour penser notre époque. En conséquence, se perpétue et se diffuse sans grande résistance la version très réductrice, aliénante, de l’islam que nous connaissons aujourd’hui. Aliénante parce qu’elle relève d’une conception médiévale (au sens historique) du monde et de la société, en dissonance de plus en plus grande avec le vécu réel des musulman-e-s qui sont irrémédiablement partie prenante de la modernité.


L’appropriation abusive de la détention de la Vérité (Haqq) que ce communiqué est censé avoir éclaircie permet à ses auteurs, subrepticement, de mettre le Président tunisien, le mufti de la République et le Bureau des Fatwas qui le soutiennent dans une situation proche du kufr (« mécréance » dans l’acceptation contemporaine), avec tout ce que cela peut impliquer dans l’imaginaire islamiste actuel. Le communiqué n’est pas aussi direct : le terme n’est pas employé, mais son univers de sens est largement évoqué (« Sachant que la preuve lui a été faite au sujet de ce que dit réellement l’islam, le retour vers la Vérité (rujû‘ ilâ l-Haqq) est une vertu, comme c’est une obligation et un devoir (wâjib wa-farîda) »), de telle sorte qu’au-delà de la formule diplomatique, la menace est à peine voilée. La conclusion du communiqué avec le verset 4,65 achève de sceller la menace pour qui en douterait encore : s’il ne revient pas sur ces propos, le Président Essebsi ne pourra plus prétendre à faire partie des « croyants » puisqu’il n’accepterait pas le jugement de Dieu (« Mais non, par ton Seigneur ! Ils ne seront pas croyants tant qu’ils ne t’auront pas pris comme juge pour trancher leurs conflits et que, par la suite, ils n’acceptent ta décision sans aucune contrariété, en y adhérant totalement »).

A l’heure où pullulent les illuminés prétendant faire justice au nom de Dieu, on mesure le degré d’irresponsabilité ou de compromission d’oulémas prétendument respectables et qui tentent de se poser en représentants de l’islam « du juste milieu » avec l’islamisme violent dont Daesh se veut le représentant princeps. Il est raisonnable de considérer que ce communiqué ait été calibré avec soin, comme le montrent certaines formules alambiquées. Dès lors, le choix de ce verset de conclusion au lieu d’un des 6235 autres disponibles, est tout sauf une faute d’inattention, ce qui autorise à s’interroger sur la vision du monde de l’ensemble des oulémas, en Europe et ailleurs, qui ont complaisamment relayé de telles positions sans le moindre esprit critique, ni sans exprimer la moindre distance. Le théologien catholique Hans Küng rappelle à propos que c’est précisément le refus du clergé catholique de reconnaître le rôle de la raison critique, puis son interdiction et sa sévère répression qui ont fait perdre pour de nombreux siècles sa pertinence au catholicisme chez une grande partie de ses fidèles, précipitant la diffusion de l’athéisme philosophique auprès d’une large population (voir H. Küng, Dieu existe-t-il ? Réponse à la question de Dieu dans les temps modernes, Paris, Seuil, 1981, livre A : raison et foi). Enfermés dans leur certitude de la détention d’une Vérité qui devrait s’imposer par son évidence supposée, ces oulémas semblent incapables de porter la moindre réflexion de fond sur l’expérience historique d’autres communautés de foi et leurs errements, alors que, précisément, l’athéisme philosophique croît chez les musulmans pour des raisons très similaires.


Enfin, révélant au passage la confusion théologique dans laquelle semblent baigner ces oulémas, ils n’hésitent pas à tomber dans l’excès en matière de nomenclature, soit sciemment pour mobiliser de manière démagogique les émotions de celles et ceux qui prêtent une valeur à leur propos, soit par ignorance ou par convention langagière, ce qui est encore plus grave pour les membres d’une Union qui se veut représenter la crème mondiale des oulémas. Ces derniers qualifient en effet de « choses sacrées » (muqaddasât) les sujets abordés dans leur communiqué, à savoir avec qui la musulmane peut se marier et ce dont elle aurait le droit d’hériter. On est sans contexte face à une hypertrophie du sacré qui envahit tous les aspects de la société, la sursaturant dès lors d’interdits, alors que, selon le Coran lu en contexte, tant l’héritage que le mariage sont des questions profanes, d’ailleurs traitées par la tradition jurisprudentielle postérieure sous le registre des relations sociales (mu‘âmalât) et non du rite (‘ibâdât), ce qui relève proprement du sacré. Quelles que soient les motivations des auteurs de ce communiqué, il n’en reste pas moins qu’ils l’inscrivent dans une longue tradition de sacralisation abusive de tous les aspects de la vie au prétexte que Dieu en aurait parlé dans son Coran. Cela contribue à compliquer outre mesure la vie du/de la musulman-e en entretenant sciemment la confusion entre ce qui peut être considéré comme véritablement sacré et profane d’une part au sein d’une tradition spirituelle particulière, et ce qui relève de l’intention particulière dont un-e croyant-e peut enrichir son agir quotidien le plus profane en se remémorant Dieu à dessein (e.g. le fait d’invoquer Dieu avant de faire la vaisselle ne la sacralise pas, mais connecte l’action du/de la croyant-e et le temps dans lequel elle se déroule avec une dimension supérieure qui, elle, peut être sacrée).

Ce point peut paraître anecdotique, mais il n’en est rien, car c’est à force de glissements de sens de cette nature que s’organisent des reconfigurations plus ou moins importantes de la dogmatique (‘aqîda), comme on l’a vu ces deux dernières décennies, au travers de propos tels que « le foulard fait partie de ma ‘aqîda », ou encore « soutenir la libération de la Palestine fait partie de la ‘aqîda » pour prendre des registres différents. Si certaines de ces propositions émergent d’un islam populaire où les croyant-e-s finissent par tirer les conclusions quasi inévitable de cette hypertrophie du sacré, d’aucunes finissent par être cooptées et validées par des oulémas, voire proviennent d’oulémas eux-mêmes, rajoutant à la confusion ambiante, elle-même entretenue au plus haut niveau de la cléricature islamique. Confusion sur laquelle les visions et les actions les plus extrêmes et les plus violentes trouvent ensuite un terreau propice à leur justification, voire leur sacralisation.

Le mariage mixte

Les arguments relatifs au mariage de la musulmane avec un non musulman sont, à ce titre, les plus emblématiques des dérives du discours de ces oulémas.

Pour rappel, en Tunisie, la Constitution veut que le mariage civil soit ouvert à tou-te-s, sans que n’interfèrent les convictions personnelles des futurs époux, mais une circulaire datant de 1973 prescrit l’interdiction, pour la musulmane, de se marier avec un non-musulman, en s’ancrant dans la longue tradition de l’islam malékite. C’est cette dernière que M. Essebsi se propose d’envoyer aux oubliettes de l’histoire, d’autant qu’elle s’oppose à une liberté fondamentale d’importance supérieure dans l’architecture juridique tunisienne.

Pour tenter de réduire à néant l’idée même de la possibilité du mariage d’une musulmane avec un non musulman, l’Union Internationale des Oulémas Musulmans propose une opinion peu étayée, mais se voulant efficace : « Le mariage d’une musulmane avec un non musulman contredit le Coran, la tradition prophétique et le consensus de la communauté, et il n’est permis en aucune façon de transgresser cette limite. Dieu dit : « Et ne mariez pas les associateurs [aux femmes musulmanes] jusqu’à ce qu’ils croient [en l’islam] » (2, 221). Et Il dit au sujet de l’interdiction des femmes musulmanes pour les mécréants : « Elles ne peuvent leur être licites comme ils ne peuvent leur être licites » (60, 10). Les musulmans sont unanimes sur cette interdiction, les savants de la Zeitouna ont d’ailleurs promulgué une fatwa en 1950 au sujet du mariage d’une jeune fille tunisienne avec un non musulman, dans laquelle était mentionné que : « ce mariage est nul et sans fondement dans la charia, et il ne convient pas de le nommer par le qualificatif de mariage, il s’agit au contraire d’une pure ignominie. » Depuis l’époque des compagnons du Prophète jusqu’à ce jour, les savants musulmans sont unanimes sur le fait que l’identité musulmane du mari est une condition de validité du mariage de la femme musulmane » (trad. O. Marongiu-Perria, op.cit.).

Il importe de déconstruire ce qui est une véritable imposture intellectuelle qui porte préjudice aux projets de vie de milliers, voire de millions de gens de par le monde, et ce certainement en Europe où la question des mariages mixtes impliquant une musulmane reste encore épineuse, y compris pour les jeunes de la 3ème génération (voir Oubrou T., Privot M. et Baylocq C., Profession Imâm, 1ère éd., Paris, Albin Michel, 2009, p. 47 sqq et 235 sqq).

Critique discursive

Minaret de la mosquée Zitouna

Minaret de la mosquée Zitouna
Tout d’abord sur le discours lui-même : les oulémas citent le Coran, la tradition prophétique et le consensus de la communauté sans entrer dans les détails. Cette introduction vise à « bétonner » le propos et faire en sorte de présenter une unanimité transhistorique, voire transcendantale sur la question. Pourtant, il n’en est rien : nous allons revenir aux versets coraniques ci-dessous, mais il est évident que la tradition prophétique ne présente aucun hadîth sain et clair sur la question (voir article en lien ci-après). Quant au concept de « consensus de la communauté », il s’agit d’une pure forgerie sans aucune valeur en principologie du droit islamique vu l’impossibilité de prouver l’existence d’un consensus d’une communauté de foi de plus d’un milliard et demi de croyant-e-s aussi divers-e-s que varié-e-s. Seul est reconnu comme un des fondements du droit canon, et avec ses propres limitations, un ijmâ‘ (consensus) des oulémas. Pour mettre ses opposants en minorité, l’Union Internationale n’hésite pas une seconde à frauder la réalité, à l’encontre de toute éthique. Pour ce qui concerne le mariage mixte, dans son fameux tafsîr du Coran, al-Tabarî (9/10ème siècles) a dû lui-même ressortir à un propos rapporté au deuxième calife ‘Umar b. al-Khattâb interdisant supposément ce mariage, faute de pouvoir trouver le moindre hadîth à proposer (ce qui permet également de dater indirectement l’apparition de ce fameux consensus des oulémas, bien plus tardivement que ne le prétend l’Union).

Autant dire que dans la hiérarchie de la normativité islamique, ce n’est pas le fondement le plus solide. Les oulémas n’en ont cure et n’introduisent aucune nuance dans leur propos, oblitérant sciemment l’histoire de la tradition jurisprudentielle en prétendant énoncer une vérité éternelle. De même, à la fin du paragraphe, ils récidivent en prétendant qu’il y aurait consensus à propos de cette interdiction « depuis les Compagnons du Prophète ». Si l’on retire le propos attribué à ‘Umar al-Khattâb, le faisceau de preuves se rétrécit très sérieusement, mais cela permet de faire astucieusement l’impasse sur ce que le Prophète aurait lui-même pu déclarer à ce sujet, ce qui est évidemment très pratique vu l’absence de propos solidement attestés sur la question. Si les Textes (Coran et sunna) ne présentent pas d’indice clair, il sera toujours possible de trouver une opinion de Compagnon, voire, le cas échéant, une construction tardive d’oulémas, mais dont la valeur reste très circonstanciée et qui doit être remise en question à chaque époque sans qu’elle ne puisse jamais acquérir le statut de Vérité supérieure.

La citation de l’opinion d’oulémas de la Zeitouna du siècle dernier tombe à propos pour rappeler qu’un tel mariage serait « pure ignominie », et enfoncer le clou de la culpabilité dans l’esprit de tout qui s’aviserait de vouloir penser à rebours de cette vérité. Le procédé est violent mais redoutablement efficace. La rhétorique contre l’intelligence, la menace contre le travail de conviction : une cléricature qui n’a plus que la commination pour faire respecter son orthodoxie est un signe clair de l’effondrement de sa pertinence auprès de ses fidèles. Il est crucial d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Retour impératif du Coran

Au contraire de l’Union Internationale des Oulémas Musulmans qui, sûre de son coup, se contente de citer deux versets tronqués en estimant que cela les absout de tout effort d’argumentation et de clarification, il importe de se remémorer le contexte de la révélation.

La société à laquelle s’adresse le Coran est une société tribale et segmentaire au sein de laquelle les femmes – même libres – ne valent guère mieux qu’un bien mobilier, une force de travail et de reproduction, un bien d’échange servant à forger des alliances entre familles, entre clans et tribus pour se garantir la paix ou des droits de passages sur les territoires contrôlés par d’autres clans ou tribus (voir R. Benzine et I. Saïdi, Finalement, qu’est-ce qu’il y a dans le Coran ?, Paris-Bruxelles, La Boîte à Pandore, 2017). La sîra (histoire prophétique) témoigne également que le Prophète s’inscrivait lui-même pleinement dans la logique des mariages visant à consolider des alliances à portée politique, inter-clanique, voire inter-religieuse.

Dans cette société, seuls contribuent au prestige d’un homme ses fils et ses troupeaux (al-mâl wa-l-bunûn zînatu l-hayati l-dunyâ, comme en atteste le Coran lui-même au verset 18,46). Pas ses épouses, ses filles ni ses esclaves. On remarquera également dans les versets qui seront traduits in extenso ci-dessous que, lorsque le Coran établit des droits et des devoirs symétriquement pour les hommes et les femmes, il ne s’adresse pourtant qu’aux hommes, jamais aux femmes (cf. « mariez » contre « donnez en mariage »), ce qui est un reflet de leur position effective dans cette société.

Dans ses carnets de voyage auprès des bédouins du Pays de Moab (Est de la Mer Morte) au tournant du 20ème siècle, Antonin Jaussen apparaît comme un témoin privilégié d’une telle société segmentaire qui n’a pas encore été profondément modifiée par la modernité. Ainsi, les filles n’entrent qu’avec parcimonie dans la représentation d’une ahl (famille de base, p.11) ; si les hommes d’une lignée sont identifiés et comptés à l’unité, ce n’est pas le cas pour les femmes qui restent anonymes en quelque sorte (p.15). Les dictons locaux y compris reflètent sa condition de force de (re)production : « Femme la nuit, ânesse le jour » (p.16 in Coutumes des Arabes au Pays de Moab, Paris, Adrien Maisonneuve, 1948).


Enfin, dimension fondamentale, le leitmotiv du Coran est de proposer une nouvelle alliance avec Dieu et son Prophète (voir J. Chabbi, Les trois piliers de l’islam, Paris, Seuil, 2016). La racine ’MN (qui donne îmân, mu’min et leurs dérivés, compris depuis l’époque classique comme relevant du champ de la croyance et de la foi suite à une transposition dans un autre univers culturel) est une des plus utilisée du Coran avec 879 occurrences. Ce concept qui structure d’évidence la pensée coranique renvoie en fait au champ sémantique de l’alliance, du ralliement plein et entier à Dieu et à son Prophète – à un Dieu non pas pasteur comme dans le judaïsme, mais « super chef » de tribu qui guidera ceux qui se rallient à Lui jusqu’à la bonne destination en multipliant les signes (âyât) le long des pistes de l’existence. C’est en ce sens que Dieu lui-même se déclare mu’min dans le Coran : Il est l’autre terme de l’équation : l’allié de ceux qui s’allient à Lui, l’Allié par excellence, qui pourvoit, nourrit et protège ceux qui le rejoignent (Dieu en effet ne peut être « croyant » ou « avoir la foi », problème sur lequel a longtemps butté une théologie lisant son Texte hors de son contexte anthropologique et sociétal). Cette alliance (îmân) semble avoir eu une dimension plus sociale que véritablement théologique : les Gens du Livre (Ahl al-Kitâb, traditionnellement interprétés comme les juifs et les chrétiens), mais aussi ceux qui reçurent un écrit surnaturel (Kitâb) avant vous (Cor. 4, 131 qui élargit plus encore le nombre de peuples, en cohérence avec la tradition qui veut que chacun aurait reçu un messager particulier) sont des mu’minîn, des alliés potentiels tant qu’ils ne recouvrent pas les signes de Dieu et se refusent d’être reconnaissants envers ses bienfaits (les kuffâr au sens propre) ou ne finissent par Lui associer des alliés surnaturels (les mushrikûn).

Le mushrik, l’associateur, c’est donc celui qui postule un réseau d’associations surnaturelles entre différentes divinités ou êtres surnaturels dont faisait partie, à l’origine, le Dieu de Muhammad (le Seigneur mecquois dont il est question au début de la révélation (Rabb hâdhâ l-Bayt, Cor. 106,3)). Le mushrik cherche ainsi à établir des pactes avec ces divinités en espérant soutien et intercession auprès de Dieu qui affirme pourtant que cette dernière ne leur servira de rien (Coran 34,23). En contexte coranique, les mushrikûn et les kuffâr par excellence sont les Mecquois auxquels Muhammad n’aura de cesse de s’adresser, ceux qui l’ont banni, qui ont rejeté la nouvelle alliance qu’il leur proposait et qui aurait dû leur apporter fortune et leur éviter le châtiment divin, susceptible de s’abattre sur eux à tout moment.

C’est précisément au sein de cet univers de sens relatif à l’alliance qu’il faut lire et comprendre les quelques versets relatifs au mariage que l’on qualifie aujourd’hui de « mixte ». Alliance avec Dieu et son Prophète d’une part, mais aussi alliance politique et sociale entre tribus et leurs alliés/associés surnaturels – un élément qui prend d’autant plus d’importance que le verset 60,10 fut révélé, selon la tradition, après le Pacte de Hudaybiyya en 628. Ce dernier statuait entre autres que les musulmans médinois devaient renvoyer à La Mecque tout-e futur-e transfuge qui n’aurait pas eu l’accord de son protecteur (walî), ce qui permet d’éclairer le propos coranique.

Le verset 2,221 peut se traduire ainsi : « Ne mariez pas celles qui prêtent des associés à Dieu (mushrikât) tant qu’elles ne se sont pas ralliées (à Dieu et à son Prophète, mu’minât). Une esclave ralliée est meilleure qu’une associatrice, même si celle-ci vous émerveille. Ne donnez pas (vos femmes) en mariage à ceux qui prêtent des associés à Dieu tant qu’ils ne se sont pas ralliés. Un esclave rallié est meilleur qu’un associateur, même si celui-ci vous émerveille. Car ceux-là appellent au feu (solaire, nâr), tandis que Dieu appelle au Jardin et au pardon, par Sa permission. Il rend clair ses signes aux gens, peut-être se rappelleront-ils ? ». (Il convient de noter au passage toute la morgue sociale que le Coran reproduit, sans aucunement la contester, dans son argumentaire : il s’adresse à des hommes libres qui ne sont sensés se marier qu’avec des gens de même statut social. Se marier avec un associateur ou une associatrice serait une déchéance sociale pire que le mariage avec un-e esclave (fut-il/elle musulman-e). Attention de ne pas lire de manière anachronique un appel à préférer la foi sur le statut social en matière de mariage, il s’agit d’un discours d’exhortation et de contrôle social, pas d’un manifeste pour l’abolition de l’esclavage).

Quant au verset 60, 10, il déclare : « O vous qui vous êtes ralliés (à Dieu et à son Prophète, al-ladhîna âmanû), si des femmes ralliées (mu’minât) arrivent à vous, émigrantes (de la Mecque), soumettez-les à un test. Dieu est parfaitement informé de leur ralliement. Si vous les reconnaissez comme ralliées, ne les renvoyez pas chez les kuffâr (ceux qui refusent les signes de Dieu, les Mecquois précisément). Elles ne leur sont plus licites, comme ils ne leur sont plus licites. Rendez-leur ce qu’ils ont dépensés (la dot). Il n’y pas de faute pour vous à les prendre en mariage, pour autant que vous leur donniez leur part (une dot).


Mosquée al Nabawi à Médine.

Mosquée al Nabawi à Médine.
Ne vous agrippez pas à vos liens avec les femmes qui refusent les signes de Dieu (kawâfir) : demandez ce que vous avez dépensez (pour les marier) et qu’ils (les kuffâr) demandent ce qu’ils ont dépensés également. Ceci est la décision de Dieu. Il juge entre vous et Dieu est Omniscient et Sage ».
Il est frappant de remarquer que l’interdiction de mariage mixte avec des associateurs/trices concerne tant les hommes que les femmes, de manière symétrique. Pourtant, la tradition jurisprudentielle et les croyances populaires vont juste retenir qu’il est licite pour le musulman d’épouser des femmes « des Gens du Livre », et interdire tout mariage de cette nature pour la musulmane.
Il est évident que les oulémas ont procédé par une lecture tronquée et doublement abusive du Coran :
(1) la négation du contexte de la révélation : Muhammad tente de mettre sur pied, à Médine, une nouvelle alliance centrée sur sa personne et son Seigneur, qui devrait prendre le pas sur les alliances tribales et claniques traditionnelles, sans pour autant pouvoir faire fi de l’immense pouvoir structurant de ces alliances et relations entre familles, clans et tribus au sein de sa société. Il doit composer avec sa réalité et prendre en compte, en quelque sorte, deux niveaux d’alliance : « verticale » avec Dieu d’une part, et « horizontale » entre les hommes et leurs structures familiales d’appartenance. Le verset 60,10 témoigne du fait que des hommes musulmans (voire des femmes musulmanes) étaient encore marié-e-s avec des associateurs/trices à Médine sans que cela n’ait, semble-t-il, posé de problème majeur. Certains divorceront après l’annonce de ce verset d’après la tradition. En résumé, il s’agit pour le Coran de clarifier les alliances et les allégeances pour unifier cette communauté naissante autour de Muhammad et diminuer les risques de défection et de trahison potentielles, toujours susceptibles de mettre en grave danger cette communauté encore relativement faible et entourée d’adversaire hostiles et résolus. Il ne s’agit donc pas ici de questions fondamentalement théologiques, ou de savoir en quoi ou qui les contemporains du Prophète croyaient vraiment, mais qu’elles étaient leurs allégeances. Plus que de dogmatique, il s’agissait de stratégies de survie.
(2) Une double assimilation sémantique catastrophique qui va à l’encontre du Coran lui-même : d’une part entre mu’min et muslim : à savoir que ne seraient plus « mu’min » que les seul-e-s musulman-e-s à l’exclusion de tous les autres peuples ayant reçu un écrit surnaturel (kitâb), et en particulier des juifs et des chrétiens qui font pourtant coraniquement partie des mu’minîn (or les versets cités ne parlent à aucun moment des musulman-e-s (muslim-a), mais des rallié-e-s (mu’min-a)) ; et d’autre part entre mushrik-a et kuffâr/kawâfir et ahl al-kitâb, à savoir entre associateur/trice et dénégateur/trice des signes de Dieu avec les Gens du Livre (chrétiens et juifs a minima). En effet, l’Union Internationale des Oulémas Musulmans, en prétendant dire que la musulmane ne peut se marier qu’avec un musulman, prétend que tout qui n’est pas musulman est d’office mushrik ou kâfir, ce qui constitue une lecture tellement restrictive du Coran qu’elle en devient malhonnête, d’autant que le contexte coranique renvoie sans équivoque aux Mecquois dits « polythéistes », même si ce terme n’est pas des plus appropriés pour qualifier leur probable manière de croire. En tous cas, de tels détournements de sens sont particulièrement graves pour des oulémas qui prétendent assurer la guidance d’une communauté spirituelle globale.
Un véritable travail de théologien aurait consisté à reconnaître que rien ne s’oppose coraniquement, ni dans la tradition prophétique au mariage d’une musulmane avec, au minimum, une personne relevant des communautés ayant reçu un livre auparavant, comme le démontre d’ailleurs l’analyse très fine du Dr. Al-Ajamî.


Egalité des droits en Tunisie : De l’urgence de déconstruire les manipulations des oulémas
Un tout autre chantier serait de s’interroger sur ce qu’est un « mushrik » au 21ème siècle, à l’heure où l’associationisme auquel faisait référence le Coran, présent au début du 7ème siècle à l’Est de la Péninsule arabique, a définitivement disparu ainsi que la société qui le portait. Plus largement encore, comment peut se réfléchir l’alliance avec Dieu (îmân) et avec les hommes dans nos sociétés modernes ? Repose-t-elle désormais sur la foi, sur l’apparentement familial et clanique, sur l’allégeance à un projet collectif et/ou à Dieu ? (M. Privot, Eléments d’une théologie islamique de la diversité, Revue Politique, à paraître novembre 2017). Dès lors que les conditions sociales et politiques qui ont mené à la promulgation de ces versets relativement restrictifs sur les opportunités matrimoniales des musulman-e-s ont disparu, ces restrictions sont-elles encore opportunes et valides ?

Un vrai travail théologique consisterait également à reconnaître que cette interdiction du mariage mixte pour la musulmane résulte de la projection sur le Texte – jusqu’à effectuer un retournement radical de sa signification première – des conceptions profondément patriarcales des oulémas médiévaux qui ont « fondé » ce fameux consensus. Ce faisant, ils ont sacralisé une anthropologie médiévale spécifique qui constituait la femme en un être sans aucune agencéité, toujours soumise au vouloir de son mari et des hommes de son clan, mineure à vie, dont la sexualité doit être domestiquée et dont la circulation ne peut avoir lieu qu’au sein d’un marché matrimoniale exclusivement endogène (cf. l’idéal du mariage de la bint al-‘âm, la fille de l’oncle paternel dans sa formule la plus exclusiviste), supposément garant de la cohésion et de l’identité du groupe (et par extension de la culture et de la société). D’aucuns n’hésiteront pas à rajouter, transposant au sein de la famille la conception impériale d’un islam nécessairement dominant, que celui-ci ne peut en aucun cas être dominé, ce qui serait le cas si une musulmane épousait un non musulman – la transformant du coup en étendard de l’islam. Partant, on peut comprendre que des oulémas médiévaux, en contexte de croisades, soient parvenus à la conclusion qu’il est interdit à la musulmane d’épouser un non musulman. Le droit malékite, à la base du droit de la famille dans les pays maghrébins, semble avoir été le plus intransigeant en la matière, avec l’impact que l’on constate au quotidien au sein des familles quant à la question de l’éventualité d’un mariage mixte.

A l’heure où les représentations sociétales de la femme ont profondément changé, y compris dans les pays traditionnellement musulmans, où elle a acquis de haute lutte son droit à l’indépendance (avec des variations notables, certes), et où son agencéité, son autonomie et son pouvoir de décider de sa vie lui sont légalement reconnus (même s’ils sont parfois niés par la culture et la tradition), la théologie islamique et la jurisprudence qu’elle oriente ne peuvent décemment plus continuer à promouvoir sans le questionner une vision du monde et de la société, en particulier de la femme, ancrée dans une anthropologie désormais révolue. L’urgence théologique consiste précisément à souligner le fait que cette sacralisation n’est qu’une construction sociale historiquement située (et donc critiquable et réversible) visant principalement – sous couvert de religion et de sacré – à garantir à l’homme une série de privilèges, dont un marché matrimonial préservé de toute concurrence externe n’est pas le moindre.


Dès lors que les constitutions et législations civiles des pays européens en tous cas, et de la plupart des pays traditionnellement musulmans, offrent des garanties suffisantes de protection des libertés individuelles, y compris en matière de liberté de conscience et de culte, et ce y compris à l’intérieur d’un couple, et qu’elles garantissent aux époux/ses qui se sentiraient lésé-e-s des protections et des droits de recours, cette interdiction religieuse du mariage de la musulmane avec un non musulman n’a plus aucune raison d’être – d’autant que le Coran lui-même ouvre déjà à de tels mariages avec l’ensemble des ralliés (parmi les gens du livre). Paradoxalement, dans une fatwa qui avait fait sensation à l’époque, le Conseil européen pour la fatwa et la recherche, présidé par le même Yûsuf al-Qaradawî, avait affirmé que rien n’empêchait une femme mariée qui se convertirait à l’islam de demeurer avec son époux dès lors que leur mariage est fondé sur l’entente et le respect réciproque. Déjà à cette occasion, nombreux/ses étaient celles et ceux qui avaient souligné une contradiction inhérente entre cette autorisation et l’interdiction pour la musulmane de contracter un mariage similaire – y aurait-il des agencéités différentes pour la musulmane convertie et la musulmane « de naissance » ? Certains mariages créeraient-ils des pratiques différentes de respect et d’entente mutuelle entre les époux ?

On le voit, sur ce sujet comme sur tant d’autres, le paradigme herméneutique et jurisprudentiel islamique traditionnel atteint ses limites de fonctionnement. Ses contradictions internes deviennent de plus en plus visibles et difficiles à gérer dans un monde globalisé, connecté et dont l’anthropologie évolue à toute vitesse, augmentant la dissonance avec l’épistémè (au sens foucaldien) islamique médiévale, voire même de l’Antiquité tardive à laquelle le Coran s’adressait au premier chef, et au sein de laquelle les oulémas classiques ont opéré.

L’Union Internationale des Oulémas Musulmans a préféré le rappel à l’ordre et la perpétuation non critique d’une conception médiévale de l’être humain qu’elle s’obstine à sacraliser au passage. Elle use en outre de procédés rhétoriques intellectuellement malhonnêtes pour emporter une adhésion émotionnelle au lieu d’ouvrir un débat de fond sur des questions qui orientent la vie de millions d’individus, femmes et hommes, qui tentent de bâtir une société inclusive et respectueuse en partant de leur engagement personnel et amoureux. Nous connaissons tou-te-s des histoires tragiques de vies brisées ou rendues impossibles à cause de cette supposée interdiction du mariage mixte pour la musulmane, voire pour le musulman selon certaines traditions. Aux oulémas qui se targuent de guidance et d’interpréter la parole de Dieu, il conviendra de rappeler, en temps voulu, leur responsabilité personnelle dans ces millions de destins tragiques pour avoir refusé d’agir en véritables théologiens et préféré la continuation du contrôle social du corps et du destin de la femme musulmane plutôt que son émancipation, la reproduction d’une tradition patriarcale plutôt que l’exploration, à la lumière de leur foi, des nouveaux horizons qu’ouvrent nos sociétés plurielles.


Quant aux musulmanes et aux musulmans qui souhaitent s’engager dans un mariage interconvictionnel, qu’ils/elles prennent leurs responsabilités sans culpabiliser et aillent de l’avant avec l’élu-e de leur cœur. Personne n’est né pour être l’étendard d’une religion ou d’une idéologie. Notre mission sur Terre n’est pas de produire des enfants qui perpétueront une foi, une religion, une croyance particulière, mais de poursuivre nos rêves, en tous cas ceux qui nous permettent d’être en accord avec nous-mêmes, de répandre du bien et du beau autour de nous, et nous apportent une certaine félicité. Des gens quitteront l’islam, d’autres y rentreront – indépendamment de nos choix de vie personnels et de l’éducation que nous proposerons à nos enfants. Le destin d’une religion n’a pas à être au centre de nos préoccupations vitales : si une religion finit par s’éteindre faute de fidèles, c’est qu’elle a perdu toute pertinence pour son temps. Par contre, si une chose est attendue de chacun-e d’entre nous, c’est d’envisager avec l’élu-e de notre cœur nos projets de vie : quelle place y auront nos croyances respectives, nos pratiques religieuses (ou pas) et ce que l’on considérera important de transmettre à nos enfants si l’occasion se présente, les concessions que chacun-e devra faire (ou pas) par loyauté familiale ou à sa tradition, et ce que chacun-e sera prêt-e à négocier pour faire fonctionner un foyer interconvictionnel. Le reste ne regarde que chacun-e d’entre nous (et son Seigneur le cas échéant).

Dr. Michaël Privot
Islamologue
Auteur de « Quand j’étais Frère musulman », parcours vers un islam des lumières, Paris-Bruxelles, La Boîte à Pandore, 2017.

Et si le prophète Mahomet n’avait pas été illettré ?

Et si le prophète Mahomet n’avait pas été illettré ?

Pour l’islam officiel, le Coran provient directement de Dieu, dicté au prophète Mahomet, qui ne savait ni lire ni écrire. Un livre remet totalement en cause cette version.

Par , à Roubaix

Publié le 19/09/2017 à 17:17 | Le Point.fr
D'autres versions du Coran auraient ete retrouvees au Yemen.
D’autres versions du Coran auraient été retrouvées au Yémen. © RIZWAN TABASSUM / AFP/

Dans la première biographie du Prophète, écrite par Mohammed Ibn Ishaq (704-767), l’archange Gabriel serait apparu dans un songe à Mahomet et lui aurait dit « Lis ! ». Le prophète aurait répondu : « Que dois-je lire ? » Un siècle plus tard, Al-Bukhâry transforme la réponse de Mahomet en : « Je ne sais pas lire. » Depuis, la tradition islamique classique assure que le Prophète était illettré et qu’il n’a pu que retenir par cœur tout ce que lui transmettait Dieu, par l’intermédiaire d’un archange… Ce fait exclut toute influence humaine, et donc tout moyen de réformer le Coran.

Dans un ouvrage au vitriol, mais fort bien documenté, intitulé Plaidoyer pour un islam apolitique (1), Mohamed Louizi assure que Mahomet savait lire et écrire, comme d’ailleurs son père, ses oncles et son grand-père. « Quelques jours avant sa mort, le Prophète aurait demandé à ses compagnons de lui ramener le nécessaire pour écrire un livre, un testament, qui leur évitera l’égarement », écrit-il. D’ailleurs, avant la « révélation », Mahomet n’était-il pas commerçant, conducteur de caravanes, auprès de sa première épouse, la très riche Khadija bint Khouwaylid ? « Et de ce fait, voyageait hiver et été pour fructifier son commerce, au beau milieu d’autres commerçants habiles et lettrés. Comment a-t-il pu vérifier que ce que les scribes écrivaient était conforme à la récitation dictée », souligne encore Mohamed Louizi.

Une version officielle

Cet ingénieur en génie électrique, originaire du Maroc, à l’habitude de mettre les pieds dans le plat. En 2016, il publie Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans (2). Ancien cadre de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), il révèle, sans être véritablement démenti depuis, que cette puissante structure entretient des liens avec la confrérie des Frères musulmans, fondée en 1928 en Égypte par Hassan a-Banna, et dont l’objectif final reste la conquête du monde entier. Cette fois, Mohamed Louizi cherche à démontrer que le Coran, que l’on connaît aujourd’hui, n’est pas exactement la parole de Dieu. Il a été écrit, ou plutôt réécrit, transformé par Othmân, le troisième calife qui a succédé à Mahomet. Il a pris les rênes du pouvoir de 644 à 656. Othmân, calife guerrier et conquérant, aurait imposé « à tout le monde une seule version officielle, abrogeant toutes les vulgates qui circulaient, un peu partout, dans son califat », écrit Mohamed Louizi.

L’auteur rappelle que Mahomet lui-même n’a jamais souhaité instaurer un califat. Il a toujours défendu la liberté de croire ou de ne pas croire. En fait, ses successeurs ont imposé un autre islam, un islam politique, « une nouvelle religion, diamétralement opposée à l’esprit fondateur de la prophétie au temps de Mohammed », dénonce Mohamed Louizi. « Il faut s’affranchir de cet islam politique, momifié depuis quatorze siècles et qui refuse toute liberté de conscience aux musulmans. Pour ma part, n’étant pas emprisonné dans un carcan, je conteste l’autorité de tous ces théologiens », explique l’auteur de Plaidoyer pour un islam politique.

D’autres Corans découverts au Yémen

En juin dernier lors d’une conférence à l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), Chérif Farjani, auteur de l’ouvrage Le politique et le religieux dans le champ islamique, et Haoues Seniguer, maître de conférences en sciences politiques à Sciences Po Lyon, avaient évoqué l’existence d’autres Corans, qui ont circulé jusqu’au Xe siècle sous le manteau. « Des chercheurs en ont retrouvé récemment au Yémen. En fait, le processus a été assez lent pour imposer un codex officiel », souligne Chérif Farjani.

François Déroche, dans un article intitulé Deux siècles de composition, paru dans Le Monde des religions , confirme que la destruction des recueils concurrents n’a pas été complète. « Des sources signalent encore leur utilisation au Xe siècle. Ce fragment confirme l’existence, d’une part, d’un texte coranique différent et, de l’autre, de variations dans l’ordre des sourates ». Finalement, le Coran, comme d’ailleurs la Bible, a été écrit par des hommes. Et les hommes, comme chacun sait, peuvent souvent se tromper.

(1) « Plaidoyer pour un islam apolitique. Immersion dans l’histoire des guerres des islams », Michalon, 251 pages.

(2) « Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans. Retour éclairé vers un islam apolitique », Michalon, 326 pages.

http://www.lepoint.fr/culture/et-si-le-prophete-mahomet-n-avait-pas-ete-illettre-19-09-2017-2158245_3.php

 

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