L’islam a perdu le chemin vers Dieu

Michaël Privot est un islamologue reconnu, et un des meilleurs connaisseurs de l’islam en Belgique. Né à Verviers en 1974, converti à l’islam aux portes de la vingtaine, il a longtemps cheminé avec les Frères musulmans avant de s’en détacher. Il livre son expérience dans un livre intitulé « Quand j’étais Frère musulman ». On y découvre son parcours et sa recherche d’un islam des lumières.
La confrérie des Frères musulmans, fondée en 1928 en Égypte par Hassan El-Banna, charrie de nombreuses craintes. Comment définir ce qu’elle est ?
La confrérie n’est pas qu’un mouvement structuré. Pour comprendre ce qu’elle est, pour comprendre les liens entre ceux qui la composent, je préfère m’appuyer sur le terme de matrice idéologique qu’emploie la sociologue de l’UCL Brigitte Marechal. Au sein de cette matrice idéologique, on découvre des mouvements structurés que sont l’UOIF, l’Union des organisations islamique de France, ou de la LMB, la Ligue des musulmans de Belgique. On retrouve aussi certains partis politiques comme au Yémen ou au Koweït. Ces organisations font partie du canal historique qui se reconnaît dans l’héritage de Hassan El-Banna. Autour de ce canal historique existent d’autres mouvements qui ne se définissent pas comme Frères musulmans, mais qui sont inspirés par l’idéologie frériste. Si on prend Tariq Ramadan par exemple, il va dire qu’il n’est pas frériste, mais il se considère comme étant l’héritier le plus légitime de son grand-père qui était El-Banna, le fondateur de la confrérie. Il est donc dans la rénovation de la matrice. Idem pour l’organisation turque Milli Gorus. Ses membres ne se diront pas fréristes, mais ils sont sur une ligne absolument identique en termes de vision politique de la société.
Partagent-ils cependant une même conception de la foi et de la société ?
Ils prônent un même retour aux fondements de la religion que sont le Coran et la Sunna. Après, ils laissent chacun très libre. En fait, ils veulent éviter de se diviser sur une conception stricte de la foi. Ce qu’ils ont développé par contre, et c’est ce qui les rassemble, c’est la volonté de propager une pratique religieuse agissante. Une pratique religieuse qui permet de rendre la société meilleure et plus juste de leur point de vue. Les Frères regardent avec dédain les quiétistes qui enferment la pratique de la foi dans la sphère privée. À quoi bon avoir la foi, disent-ils, si c’est pour rester chez soi à ne rien faire. Les Frères musulmans souhaitent participer à la transformation sociale en s’appuyant sur leur foi. On les retrouvera donc très actifs dans l’associatif, dans la lutte contre les injustices sociales, contre les discriminations, et dans la défense des musulmans. Les Frères sont ainsi devenus les syndicalistes de l’identité musulmane en Europe.
Ont-ils un plan caché pour islamiser les sociétés occidentales ? C’est ce que l’on entend souvent.
Je n’ai jamais lu un seul document qui évoquait un plan caché pour islamiser l’Europe. Je ne dis pas que cela n’existe pas, mais après avoir fréquenté de nombreux responsables internationaux, et après avoir participé à des assemblées générales de la Fédération des organisations islamiques en Europe, qui est la grande coupole des associations fréristes en Europe, je peux dire que je n’ai rien vu, entendu ou lu de tel. Si un tel plan existe, alors il ne se propage que dans des cercles extrêmement restreints.
Existe-t-il un modèle de société qui est l’eldorado rêvé des Frères ? Le communautarisme anglo-saxon par exemple ?
Oui, les facilités de pratique telles qu’elles existent en Angleterre sont un modèle pour les Frères. Mais pas que pour eux. Sinon, dans le gros des troupes, il n’y a pas de réelle pensée politique. Certains estiment sans doute qu’une société qui serait régie en fonction des codes de la charia serait une société idéale, mais personne n’a réfléchi sur le comment y parvenir ni comment elle fonctionnerait. Il n’y a pas de réelle réflexion à ce sujet. On l’a d’ailleurs vu en Égypte quand Morsi est arrivé au pouvoir. En matière de gouvernance les Frères n’étaient pas du tout prêts. Ceux qui sont allés un peu plus loin dans la réflexion ce sont les dirigeants tunisiens du Nahda, mais pour la plupart des Frères, il n’y a pas de vision de ce que devrait être une société idéale. Du coup, le côté très pragmatique des Frères en est sans doute une des conséquences. Quand on n’a pas de pensée idéologique établie, chacun bricole en fonction des circonstances locales. En France, des Frères sont parfois des soutiens de l’extrême droite, de la droite, de la gauche ou de l’extrême gauche.
Comment qualifier l’influence des Frères en Belgique ?
Si on évoque leur influence politique, je retiens qu’à l’époque où j’y étais, jusqu’en 2012, il y avait une soixantaine de frères « canal historique » en Belgique. Si on compte 760 000 musulmans dans le pays, vous reconnaîtrez que 60 ce n’est rien, même s’ils sont actifs dans la société. Si je dois compter leurs mosquées, j’en compte quatre. Une à Verviers, une à Liège, une à Bruxelles et une à Gand. Par contre, si on envisage la matrice, cela commence à faire du monde. Mais entre eux, il n’y a pas vraiment de liens, chaque groupe travaille en silo, pour son compte. Si on considère la matrice, on peut donc dire que l’influence est large, mais que ce n’est pas l’influence des personnes, mais plutôt de leurs idées.
En Belgique, sont-ils en concurrence avec d’autres mouvements ?
Aujourd’hui, pour les Frères, l’ennemi numéro un ce sont les salafistes qui leur taillent des croupières et qu’ils considèrent comme détruisant ce qu’ils essayent de faire en matière de citoyenneté responsable. Entre eux, existe donc un combat en termes d’idéologie et de vision de la société. D’un côté, on retrouve les salafistes qui sont sur une position de retrait de la société, et de l’autre on découvre les Frères qui disent qu’il faut être dans la société, et agir pour la changer tout en restant tel que l’on est. En termes de théologie par contre, les Frères ont été massivement influencés par la pensée salafiste (voir la vidéo ci-dessus).
La pensée théologique des Frères peut-elle offrir un terreau favorable au djihad violent ?
Ma position était de dire non, car les Frères ont très vite renié des penseurs du djihad violent tels que Sayyid Qutb, un ancien Frère qui a théorisé le djihad armé avec le takfirisme. Pour autant, un professeur qui a lu mon livre m’a mis sous les yeux des épîtres de Hassan El-Banna qui évoquaient le djihad comme sixième pilier de l’islam. Je relativiserais donc ma réponse, même si je me demande toujours quelle est la réelle influence des épitres de El-Banna sur les Frères au quotidien.
Vous avez formalisé votre départ des Frères en 2012. Vous évoquez dans votre livre de multiples raisons. Une des plus importantes semble être l’absence d’esprit critique notamment au regard de la théologie au sein de la Confrérie.
Oui, cela a beaucoup joué. S’il y avait eu un aggiornamento critique au sein des Frères en Belgique, je serais sans doute resté un peu plus longtemps. Mais quand je vois ce qu’est la réalité des Frères dans des pays où ils sont plus structurés, je pense que je serai de toute façon parti assez vite. L’autorité débile a toujours été un problème pour moi…
Votre trajectoire personnelle est très particulière. Quand vous regardez en arrière, qu’est-ce qui était la soif qui, a vingt ans, vous a porté vers l’islam ?
Je pense que j’avais la foi depuis longtemps, mais que je ne le reconnaissais pas, et que je ne savais pas quoi en faire.
Mais que veut dire « avoir la foi » ?
C’est ce que j’appelle le vague soupir de l’âme. Une soif en une transcendance. L’impression qu’il y a quelque chose d’autre, que le monde n’est pas limité à ce que l’on en voit. La foi c’est aussi pour moi cet élan vers le beau, le pur, vers quelque chose qui nous élève.
Et pourquoi vous être tourné vers l’islam et pas vers le catholicisme par exemple ?
Je n’étais pas dans une famille où il y avait une foi vivante. J’étais donc un peu seul. J’ai été voir le curé qui m’avait baptisé. C’était un homme très accueillant et ma rencontre avec lui m’a permis de balayer beaucoup de préjugés sur l’Église. Mais ces préjugés étaient encore trop forts. Le bouddhisme me paraissait trop éloigné de ma culture d’origine, et le judaïsme est très difficile d’entrée. Je continuais donc à chercher lorsque j’ai commencé à étudier l’arabe à Liège, en vue notamment d’une carrière diplomatique. C’est là que l’on m’a dirigé vers un professeur de religion islamique. Sa rencontre a été déterminante. Il m’a mis devant mes responsabilités en me disant que j’avais la foi. C’était ce que j’avais besoin d’entendre. J’ai alors lu des ouvrages de gnose, de philosophie islamique. À l’époque nous étions en 1993, dans un autre monde, et l’islam s’est présenté à moi comme une « terra incognita ». J’y retrouvais ce côté assez libre d’accès à la foi et à Dieu, sans trop de médiations humaines. Ce que je découvrais aussi de l’islam, c’était le soufisme, et puis cette gnose très intellectuelle qui me démontrait que la foi ce n’était pas juste un truc simple du mec qui ne connait rien à la vie. Que la foi, cela nourrissait autant l’esprit que le cœur. C’est alors que je me suis lancé.
Sans jamais revenir vers d’autres religions ?
À l’université, j’ai pris tous les cours possibles sur l’histoire du christianisme et des autres religions. Cela a été extraordinaire. J’ai découvert la spiritualité rhénane, je me souviens aussi avoir été extrêmement impressionné par le souffle des Évangiles. J’ai trouvé cela très vivifiant, et cela m’a conforté dans cette conviction que beaucoup de chemins mènent à Dieu.
Vous proposez un rapport très individuel à la foi. Pourquoi alors ne pas avoir puisé un peu partout, en prenant ce qui vous parlait ? Pourquoi vous être maintenu dans le seul islam ?
Durant une période, j’ai essayé de faire un melting pot entre différentes spiritualités. Je suis même passé par l’ésotérisme où j’ai vécu de très difficiles expériences. Cela m’a raffermi dans l’idée qu’il y a trop de faux dieux qui pullulent aujourd’hui. Je me suis dit que m’inscrire dans une tradition était important. La tradition est un chemin qui a été éprouvé et qui offre des repères. C’est une façon de se prémunir contre ceux qui abusent de notre crédulité. Avoir des balises, se reposer sur des auteurs, qui nous permettent ensuite de faire quelques détours tout en les gardant à l’œil, me paraît être le chemin le plus sûr. Désormais cependant, ma démarche, avec d’autres, est celle de refonder tout cela dans l’islam. J’ai envie de me dire que l’on est rentré dans la maison, et que tout en gardant son cadre, on refait tout à l’intérieur.
Et pourquoi l’islam ? Que vous apporte-t-il de propre ?
Je suis très rétif à l’idée d’autorité, et à la pensée prête à porter. L’islam m’offre cet espace de création, de réinterprétation. Les bords de son chemin sont plus éloignés que dans d’autres traditions, moins contraignants que ce que je peux ressentir autre part. De plus, je maîtrise l’arabe qui a pour moi une portée mystique que je trouve extraordinaire. Enfin, au niveau théologique, j’aime ce Dieu lointain et en même temps très proche qu’offre l’islam.
Vous récusez la vision d’un Dieu « super héros ». Mais comment définir Dieu ? Dans l’islam, un tel exercice semble difficile.
La réponse qui me convient le plus aujourd’hui est celle proposée par la théologie doublement apophatique. En gros, elle dit que Dieu est indicible. Qu’il n’est ni être, ni non-être. On ne peut rien en dire, mais en même temps il reste proche de nous en étant dans ce non-temps, ce non-lieu… Cette conception rejoint cet élan vers la beauté et vers la lumière que je ressens.
Comment prier un Dieu indicible ? Un Dieu qui n’est pas une personne comme dans le christianisme ?
La prière, on l’approfondit tous les jours. Traditionnellement, il y a la première communication liturgique qui se fait par la récitation de la parole de Dieu, le Coran. À travers l’arabe notamment, cette récitation nous rapproche de Dieu, en nous mettant dans une parenthèse de temps sacré. Après, quand on est dans une prière d’invocation, la prière devient du « tu » et du « vous », mais sans image. Dieu est là en nous, « Plus proche de toi que ta jugulaire » dit le Coran, et on tente de le découvrir dans l’intime de nous-mêmes.
Quand on observe un musulman prier, on a l’impression qu’il n’accomplit qu’une simple récitation, qu’une simple succession de gestes. La prière n’est donc pas que cela ?
Le problème c’est que ce dont je parle, on va le retrouver dans certains mouvements soufis par exemple, mais très peu dans les mosquées aujourd’hui. Ce qui est transmis dans la plupart des mosquées, c’est de la gestuelle et de la récitation. Rien d’autre. Alors que les mosquées pourraient être des lieux d’éveil spirituel, le discours qui y est délivré est très scolastique, très sec.
Mais pourquoi ont-elles tant de succès alors ?
Parce que beaucoup de croyants sont malgré tout dans une recherche de spiritualité. Mais la seule chose qu’on leur donne c’est cette orthopraxie, c’est-à-dire la simple exécution d’actions. C’est comme si on ne sait plus comment faire pour rencontrer Dieu et qu’on dit aux musulmans : « faites tout ce que l’on vous dit et vous obtiendrez le salut ». Plutôt que de rencontrer Dieu, on essaye de le mériter. Or, ce n’est pas l’orthopraxie qui sauve. Seule la grâce sauve. Il y a donc au sein de l’islam une profonde fracture spirituelle. L’islam a perdu le chemin vers Dieu.

fracture spirituelle. L’islam a perdu le chemin vers Dieu.

 

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Michaël Privot est un islamologue reconnu et un des meilleurs connaisseurs de l’islam en Belgique. Né à Verviers en 1974, converti à l’islam aux portes de la vingtaine, il a longtemps cheminé avec les Frères musulmans avant de s’en…
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