René Guénon et la métaphysique intégrale.

En réponse à la demande de quelques-uns, je vous présente ici une petite synthèse de la métaphysique de René Guénon, dite « métaphysique intégrale ». Attachez vos ceintures !

 

 

René Guénon et la métaphysique intégrale.  dans actualités 1895101-2596683

 

« Mais, au fond, c’est quoi la métaphysique de René Guénon ? » Voyant que je m’intéresse de près au meilleur spécialiste de la connaissance sacrée (ça ne date pas d’hier, j’ai lu la Crise du monde moderne en préparant mon bac philo), on me pose une question passionnante qui, étrangement, n’effleure guère l’esprit de la plupart de ses lecteurs. Fascinés par ses exposés sur le symbolisme, époustouflés par la justesse du diagnostic qu’il pose sur notre temps, entraînés dans les volutes d’une pensée qui touche au moindre aspect de « la Manifestation » (histoire, philosophie, sciences, mathématiques, religion comparée, mythes, etc.), peu d’entre eux ont tenté de formaliser une conception métaphysique qui se situe pourtant au coeur de sa démarche, en fournit la charpente, le soubassement théorique, et relie entre elles, comme un chapelet de prière, chacune des parties. 
Comprendre la métaphysique de René Guénon (qu’il ne faut pas confondre avec une théologie ou une dogmatique religieuse, je m’empresse de la signaler) permet d’éclaircir des moments de son oeuvre qui semblent obscurs, tous les éléments présentés n’étant pas systématiquement explicités par l’auteur. S’il n’a pas cherché à l’exposer de façon didactique, sinon peut-être, de manière fragmentaire, dans La Métaphysique orientale (1939), c’est pour au moins une bonne raison : Guénon ne présente pas une métaphysique comme étant issue de son propre cerveau à la manière d’une doctrine personnelle, comme le ferait un philosophe persuadé d’avoir découvert un concept révolutionnaire génial qui bouleverse l’histoire de la pensée, mais comme un corpus relevant de la tradition la plus lointaine, non-humaine, la quintessence de la sophia perennis qui remonte aux temps originels de notre Cycle et appartient à ce que l’intuition intellectuelle de chacun peut saisir s’il se met en état de le faire, c’est-à-dire en s’en « ressouvenant » à la manière de Platon. 
Sans doute René Guénon estime-t-il aussi qu’il importe de réaliser un travail intérieur qui requiert, pour parvenir à saisir les linéaments de cette métaphysique qu’il nomme intégrale, un énorme effort de concentration et une disposition particulière de l’âme et de l’esprit. Relevant le défi qui m’est proposé, je vais tenter d’un brosser la synthèse la plus exacte possible en usant d’un minium de mots. Attachez vos ceintures, nous décollons !
Tout commence par l’Être. Dans la métaphysique classique, celle initiée par Aristote, l’Être pur est le principe de la Manifestation (la « nature ») ; depuis lors, les métaphysiciens dits réalistes ont tenté de cerner les qualités de cet Être fameux. L’effort de Guénon consiste au contraire à dévoiler que cette recherche multiséculaire, qui a certes montré ses mérites pour la zone qu’elle explore, limite notre compréhension de la Totalité et nous sépare de l’essentiel qui doit être atteint : la contemplation de l’Absolu. L’Être convient ainsi d’être dépassé. Pourquoi ? Parce que l’Être, qui s’offre comme le déterminant suprême, contient encore une détermination en ceci qu’il se détermine lui-même. Se déterminant, il est limité par cette auto-détermination. Ainsi l’Infinité ne peut lui être attribuée, car elle ne saurait être limitée, et par conséquent l’Être ne peut en aucune manière être considéré comme le Principe suprême. Pour accéder à ce Principe, il faut s’ouvrir à un au-delà de l’Être : le Non-Être ! 
Qu’est-ce que le Non-Être ? Le Néant ? Pour la créature, oui. Pour l’Être, absolument pas, puisqu’on va voir qu’il dépend de lui. Inconcevable pour l’esprit, le Non-Être est une convention de langage qui nous permet d’accéder à un stade supérieur de notre intellect définissant un Point suprême, un rien suressentiel au fondement de tout ce qui est et qui contient l’Être ainsi que la Non-Manifestation – celle-ci pouvant être assimilée « au silence qui comporte en lui-même le principe de la parole » (Guénon). Cet Être et ce Non-Être, associés, sont les deux faces de ce que Guénon nomme la Possibilité universelle, qui seule est vraiment totale. 
Le Non-Être peut être considéré comme le Zéro métaphysique ou encore l’Unité non-affirmée, antérieure à l’Unité, qu’il comprend ; doté d’une potentialité fondamentale, il ouvre la voie à l’Infinité. Or la notion primordiale, vierge de toute détermination, est précisément cet Infini, qui, lui, n’est réductible à aucune Manifestation car il est illimité. C’est sur cette notion que notre intuition intellectuelle (« l’Intellect pur » d’Aristote, non discursif, coïncidant sans médiation avec la Vérité) doit se relier si nous sommes en état de réceptivité et d’ascèse : l’idée se trouve ancrée dans notre esprit même s’il ne la cerne pas puisqu’elle n’a ni définition ni accessibilité. Ancrés dans la Manifestation, nous ne pouvons qu’oeuvrer à dire l’impossibilité de parler de l’Infini, concept inexprimable qui s’apparente à une non-connaissance, un non-savoir, comparable à une lumière qui ne se donnerait que par son absence.
Guénon ne s’arrête pas à cette étape, à la radicalité pourtant vertigineuse. Dans ce fantastique voyage ascensionnel, il pulvérise toutes nos frontières mentales et dynamite les formules et les concepts avec lesquels nous sommes habitués à penser dans la philosophie occidentale qu’on nous a enseignée, pour nous faire accéder au coeur du réacteur nucléaire de la doctrine. Il s’agit pour lui de nous faire saisir que la Manifestation, notre « monde », n’est rigoureusement rien au regard de l’Infini. Il importe de se situer hors du temps et de la soumission au monde des phénomènes pour se diriger vers le Principe, dépouillé de toute qualité. 
Mais le Principe lui-même n’est pas tout ! Il convient d’aller au-delà et dépouiller la notion du Principe, afin de la transcender pour la vider de son essence dans une sorte de grande négation purificatrice rendant possible la Délivrance de toute illusion phénoménale. 
Cette tension spirituelle est ce que Guénon nomme « la Réalisation ». Nous sommes là dans l’aspect pratique de sa métaphysique. Son objectif principal est de nous faire « sentir » que l’individu n’est qu’une manifestation transitoire de l’Être. C’est en accédant à ces hautes cîmes que nous pourrons retrouver en nous l’Homme véritable, celui qui a le sens de l’éternité ; que nous serons en mesure d’accéder à des états supra-individuels libérés de toute limitation ; et de nous diriger, au-delà encore (grimpons, grimpons dans le supra-rationnel !), vers l’état inconditionné et inexprimable. 
C’est l’accession à ce dernier état qui constitue la vraie Délivrance, la totale universalisation nous permettant de dépasser la dualité (vie, mort…) et de percevoir l’illusion des formes. Une fois parvenus à ce stade, nous savons que le Soi est sans cause, qu’il n’y a ni naissance, ni mort, ni temps ni même éternité !
Délire ? Fantasme ? C’est la première réaction des néophytes, et même (et surtout ?) des universitaires formés à l’école classique, qui prennent connaissance de ce processus intellectuel. Incendairie mise en abîme de l’esprit humain, lequel est prié de se détacher de tout ce qu’il croit connaître, cette métaphysique abrupte traverse pourtant toutes les traditions de notre Cycle : doctrine hindoue du maître indien Shankara, bouddhisme, soufisme, mystique rhénane, approches de saint Grégoire de Naziance, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Damascène, qui s’exclamera : « De Dieu il est impossible de dire ce qu’il est en lui-même, et il est plus exact d’en parler par le rejet de tout : il n’est en effet rien de ce qui est… Il est au-dessus de tout ce qui est, et au-dessus de l’être même » ! 
René Guénon, et après lui les « traditionistes » Julius Evola, Ananda Kentish Coomaraswamy, Frithjof Schuon, Georges Vallin, Titus Burckhardt, Michel Vâlsan et tant d’autres, n’ont cessé de démontrer, de diverses façons, dans leurs travaux, l’existence de cette métaphysique traversant les siècles.  
Rien n’est plus normal que d’être déboussolé, désorienté, affolé ou scandalisé par cette métaphysique ultime. C’est la mise en condition mentale nécessaire pour accéder à une connaissance supérieure et sacrée. Ce n’est pas par hasard que nos ancêtres avaient institué de sévères initiations (devenues aujourd’hui parodiques dans les loges maçonniques), qui avaient pour but, étapes par étapes, de faire progresser l’esprit vers ces lumières salvatrices et ineffables.
Je vous laisse y réfléchir ; nul n’est contraint de donner son assentiment à cette perspective métaphysique sans l’avoir comprise et absorbée complètement. Le plus important est de la méditer, de se sentir stimulé voire provoqué dans nos certitudes, et de faire des expériences pour en savourer (ou non) les fruits. 
En attendant, j’espère avoir répondu à la question qui m’a été posée par quelques lecteurs désirant aller plus loin que la vulgate et que je félicite pour leur saine curiosité en ces temps de crétinisme généralisé.
Paul-Éric Blanrue
POUR ALLER PLUS LOIN :
- René Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, Véga, 1983.
- I, L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, Éditions traditionnelles, 1981.
- Id°, Les États multiples de l’être, Véga, 1980.
- Id°, La Métaphysique orientale, Éditions traditionnelles, 1970.
- Jean-Marc Vivenza, Le Dictionnaire de René Guénon, Le Mercure Dauphinois, 2002.
- Id°, La Métaphysique de René Guénon, Le Mercure Dauphinois, 2004.
- Georges Vallin, La Perspective métaphysique, Dervy, 1977.
- Michel Vâlsan, L’Islam et la fonction de René Guénon, Les Éditions de l’Oeuvre, 1984.

1 commentaire à “René Guénon et la métaphysique intégrale.”


  1. 0 Hosting Deutschland 30 juin 2016 à 4:05

    Jean-Pierre Laurant, dans son approche critique des ecrits de Rene Guenon, utilisera cependant ces methodes qui font usage des sources historiques pour expliquer l’?uvre.

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