Vie et mort des langues: les locuteurs décident

ne peur irréfléchie face aux emprunts

La pureté de la langue est un mythe, qui condamne à l’immobilisme. Le latin de Cicéron est peut-être une langue pure, mais plus personne ne le parle et l’on pratique aujourd’hui, sous des noms divers (italien, espagnol, roumain, français, catalan, etc.) des latins différents, qui ont évolué au fil de l’histoire.

Ce mythe, cette volonté de protection, témoignent d’une peur irréfléchie face au changement, aux emprunts, à l’évolution, comme si seule la stabilité pouvait garantir l’identité. Dès lors, jusqu’où peuvent ou doivent aller les politiques linguistiques de protection des langues? Est-il possible de maintenir en survie, par une sorte d’acharnement thérapeutique ou de mise sous perfusion, des formes linguistiques abandonnées par leurs locuteurs?

Bien sûr, certaines politiques linguistiques ont été des succès. Ata Türk a pu, de façon autoritaire, réformer l’orthographe du turc, supprimer de son lexique les emprunts à l’arabe et au farsi. L’Indonésie s’est donné une langue d’unification, le bahasa. Mais ailleurs, les choses ont été moins simples. La politique d’arabisation en Algérie se heurte toujours à de grandes difficultés, et les tentatives de Sékou Touré de faire de la Guinée un pays officiellement plurilingue ont été un énorme échec.

«Guerre des langues»: une métaphore commode

En fait, une politique linguistique ne réussit que lorsqu’elle va dans le sens que la pratique sociale a esquissée, et ne parvient que rarement à imposer à une population une langue ou une réforme dont elle ne veut pas. On peut donc se demander s’il est possible de défendre (ou de sauver) une langue dont les locuteurs ne veulent plus. Car ce n’est pas alors la langue qui est en cause mais la valeur que ses locuteurs lui attachent. La politique linguistique ne peut pas les ignorer. Une langue en effet ne disparaît pas seulement parce qu’une autre langue la domine, mais aussi et peut-être surtout parce que les citoyens acceptent ou choisissent de l’abandonner, de ne pas la transmettre à leurs enfants. La «guerre des langues» est une métaphore commode, mais les langues, elles-mêmes, ne peuvent pas se faire la guerre. Ce sont les êtres humains qui luttent, s’opposent ou composent. Et nous pouvons suivre leurs relations conflictuelles à travers les relations entre leurs langues.
Pour un linguiste, la disparition d’une langue est toujours regrettable, mais les langues ne sont pas des objets d’art. Elles appartiennent à ceux qui les parlent et changent tous les jours, s’adaptent à leurs besoins: elles doivent servir les hommes et non l’inverse. Car les langues évoluent sans cesse, dans leurs formes et dans leurs rapports. Et si les unes meurent, d’autres naissent, souvent sous nos yeux.
Depuis la chute du mur de Berlin et l’éclatement de la Yougoslavie, de nouveaux Etats sont apparus et, avec eux, de nouvelles langues sont en train de s’affirmer: le bosniaque, le serbe, le croate, que l’on considérait il n’y a guère comme une seule langue, le serbo-croate. Leurs locuteurs, pour mieux marquer leur identité, sont en train d’accentuer et de durcir les différences qui ne reposaient que sur quelques dizaines de mots. De la même façon, la division de la Tchécoslovaquie en Tchéquie et en Slovaquie va faire du tchèque et du slovaque des langues de plus en plus éloignées.
En Afrique francophone, l’appropriation de la langue officielle, le français, se manifeste dans l’émergence de formes locales: on ne parle pas tout à fait le même français au Sénégal et au Gabon, au Niger et en Côte-d’Ivoire. Ces différences pour l’instant légères préfigurent peut-être un éclatement à venir du français qui deviendrait la «langue mère» d’une nouvelle génération de parler, comme le latin est la langue mère des langues romanes. Il en va de même de l’anglais, de l’arabe, de l’espagnol. On ne parle pas tout à fait la même langue à Madrid et à Buenos Aires, à Londres et à Bombay, et pas du tout à Rabat et à Ryad. Car la fonction des langues a des retombées sur leur forme. Sur les marchés africains, dans les capitales, les langues véhiculaires qui assurent la communication commerciale se différencient lentement de leurs variantes vernaculaires: le wolof de Dakar n’est plus le même que celui des paysans, le bambara de Bamako n’est pas semblable à celui de Ségou, situé à 230 km de la capitale.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans des conditions différentes, des créoles étaient apparus, solution linguistique à un problème de communication rencontré par les esclaves de langues différentes importés vers les îles de l’océan Indien ou des Caraïbes. A partir de langues européennes comme l’anglais, le français ou le portugais, ils créèrent des langues aujourd’hui différenciées: un Mauricien, un Haïtien et un Guyanais ne se comprennent pas, même si leurs langues ont un ancêtre commun, le français. Demain peut-être, les enfants de migrants parleront, à côté de la langue de leur pays d’accueil, un turc d’Allemagne ou un arabe de France, différent de celui du pays d’origine.

http://www.unesco.org/courier/2000_04/fr/doss25.htm

Le temps change toute chose: il n’y aucune raison pour que la langue échappe à cette loi universelle.

Ferdinand de Saussure, linguiste suisse (1857-1913)

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